On retrouve dans ce recueil de nouvelles toute la légèreté et l’humour de Sepulveda. Parodie et dérision à tous les étages : jubilatoire.
La première nouvelle est notamment une petite merveille de concision et de cynisme. Quelque chose qui n’est pas sans faire écho au talent de Tonino Benacquista.
Un tueur à gage apprend qu’il est cocu. Il est décontenancé, perd ses repères, mais les retrouve vite quand il apprend qui est son nouveau contrat…car « même cocu, un professionnel reste un professionnel.»
On est assez loin, dans ces petites nouvelles du souffle poétique qui traversait l’ « Histoire d’une mouette et du chat qui lui apprit à voler », excellent ouvrage que tout enfant de dix ans devrait avoir lu.
A lire d’une traite, « vite fait » comme disent les ados, mais pour un moment de grand amusement et de détente. A ne pas bouder !
Quel point commun pourrait-on trouver entre Daudet, Kipling, Cervantès, Jack London, Tintin, Gripari et quelques autres ?
Le rêve, l’évasion, l’aventure… Soit. Mais ici, c’est la place essentielle qu’ils occupent dans le cœur d’un de nos plus grands écrivains contemporains, Michel Tournier.
Il n’est pas trop osé d’avancer que, ce qui relie tous ces écrivains entre eux dans le Panthéon littéraire de Tournier rattache Tournier lui-même à ses maîtres ou amis et l’inscrit dans leur droite lignée. Que voilà un digne descendant !
Maîtres ou amis ? Maîtres et amis ?
S’il est bien un choix qui relève de notre absolue liberté, c’est de choisir ses amis. On ne choisit pas de naître en telle ou telle famille. On choisit par contre de naître en telle ou telle famille littéraire. Bien plus qu’une renaissance qui pourrait passer pour une simple régénération de l’ancien, naître à son monde littéraire est une véritable deuxième naissance, un nouveau premier jour, un nouveau calendrier soumis à aucune temporalité. Nouvel univers où les lois génétiques et sociales ne règnent guère. Naissance au Beau, à l’Intime. Cette tendresse amicale, ce sentiment si particulier de lien fraternel qu’on éprouve tous pour quelques grands auteurs peut s’estomper parfois. Il en est qui demeurent. Sentiments deviennent alors communion, parenté. Plus qu’amis, parents par le sang esthétique sont devenus ces auteurs. Famille qui s’enrichit peu de nouveaux membres et lentement. Il faut s’y faire une place, dans ce clan élu. Sur les défauts des membres de cette famille atemporelle, qui sait réunir en un même temps et en un même lieu intérieur Rabelais et Gide, Cervantès et Valéry, Baudelaire et Rilke, l’île métaphysique de Robinson et l’impitoyable nature du Grand Nord, on porte ce regard lucide mais bienveillant, attentif et serein qui vient naturellement pour ceux qu’on aime.
Dans ce texte intime, Tournier nous invite à rencontrer sa famille, de la naissance du roman avec Don Quichotte aux derniers textes de Gripari, en passant par Verne, La Comtesse de Ségur, Lagerlöf, Kipling, London, Hergé…
Cet homme « lent » comme il aime à se décrire, cet « écrivain dévoré par les enfants », comment n’eut-il pas trouvé un frère en Pierre Gripari, une manière de continuum en Robinson ?
« Dévoré par les enfants ». Dans les deux sens du terme : ils ont accaparé largement son souci de création, mobilisé ses forces créatrices à leur destination ; mais aussi, ils dévorent les pages de Tournier comme ferait d’une friandise un estomac affamé de cet âge-là.
Prenez n’importe quel écrit de Tournier destiné aux enfants. Faites-leur lire, vous comprendrez. Et lisez-les vous-mêmes, ces textes pour la jeunesse. Voyez ce qui se passe. Tournier porte à un tel degré de perfection, de finesse, de poésie le personnage dont il s’empare qu’il y a, dans l’histoire littéraire de ce personnage un avant et un après Tournier. Pierrot et Colombine n’existaient pas avant cette rêverie créatrice, toute de simplicité et de perfection qu’est « Pierrot ou les secrets de la nuit. » Qui pourrait encore lire aujourd’hui la véritable version des « Aventures de Robinson Crusoe » de Daniel Defoe, après le « Vendredi ou les limbes du pacifique » et peut-être encore davantage, après « Vendredi ou la vie sauvage » et y trouver du plaisir ? J’y mets au défi quiconque. Les Robinson et Vendredi qui seuls existent désormais en littérature sont ceux de Tournier. C’est ainsi.
Parfois, il me vient à l’idée que si Tournier s’était emparé de Cyrano, l’immense chef d’œuvre de Rostand nous paraîtrait peut-être désormais insipide. Difficile à imaginer. Et pourtant…
Que Dieu protège l'Ecole des enseignants ou L'ennemi intérieur
La crise la plus grave de l'Université française depuis mai 68 va probablement se solder, pour une dizaine d'Université, par l'impossibilité d'organiser les examens du dernier semestre.
Le but avoué, assumé par l'extrême gauche, est de faire quitter le pouvoir à Sarkozy. Pour cela, la mobilisation est générale : chercheurs, enseignants et étudiants, élèves et parents d'élèves, ouvriers et chômeurs, sans papiers et mal logés. On croirait que la France entière, de la prostituée à l'internaute, veuille contribuer par un bras de fer "overthe top" à pousser l'Elysée dehors. L'ampleur de la crise montrerait qu'il faut changer la direction de la France. La direction : la tête et le sens. Soit, n'en débattons pas.
On pourrait se poser des questions qui relèvent de la philosophie politique : ces votes en amphis, manipulés par trois ou quatre gauchistes enflammant la naïveté et l'ignorance des étudiants sont-ils démocratiques ? Comment quelques dizaines de personnes peuvent-ils interdire à des milliers d'autres l'accès aux cours, aux locaux ? N'en débattons pas non plus.
Voyons ici surtout comment s'est effectué le blocage des Universités. La loi LRU aura tout lancé. Puis, face à la pression des syndicats, le gouvernement a reculé et le décret Pécresse aura été vidé de l'essentiel de son contenu. Que reste-t-il désormais de cette loi ? Une tentative, une tentation de donner un peu d'air à l'Université en lui permettant davantage d'autonomie. Dans un milieu fondamentalement extrême-gauchiste, tel que celui de l'Université, dont la glose se nourrit largement des thèses de la NPA de Besancenot, il n'est pas question de comprendre "autonomie" autrement que dans le sens délibérément erroné de "compétition ultra-libérale". Rien de cela dans la réforme, il faudrait nuancer, mais toute idéologie ne se gave et n'enfle que de manichéismes. Il n'est pas question non plus de laisser un mouvement se réduire et disparaître de sa propre usure. L'outil est trop performant. Il a fait ses preuves. Alors, bien que le décret soit vidé de son contenu, il s'agit de faire durer. Et bien soit, là encore, n'en débattons pas.
Remarquons une chose. Dans toutes les filières élitistes : Classes Préparatoires, écoles d'ingénieurs, facultés de médecine et de droit, pas de trace de grève. Toute université, toute école ou tout institut d'enseignement supérieur qui délivre en fin de scolarité un diplôme permettant d'espérer une activité professionnelle lucrative ignore la grève.
Les UFR qui se sont figées sur la grève ? Essentiellemnt les UFR de Sciences Humaines. Près de 450 000 étudiants, pour combien de débouchés ? Combien de ces 450 000 jeunes décrocheront un Capes de Lettres ? une Agregation de philosophie ? un poste d'enseignant-chercheur ? de psychologue ? Et les autres, que deviendront-ils ? Des chômeurs, des caissières estampillées Bac + 8... Des laissées pour compte, des aigris...
Demandons-nous quelles sont les conséquences immédiates :
Pour l'Université : il est évident qu'elle sort discréditée. Discréditée au plan national, il faut bien comprendre que les étudiants hésiteront à s'inscrire dans certaines d'entre elles, ne serait-ce que sous la pression lucide des parents. Discréditée au plan international aussi, car que deviennent les étudiants Erasmus, les étudiants étrangers en général ? Faut-il, lorsqu'on est étranger, et même issu d'un pays francophone, continuer à venir gaspiller une année de budget d'étude en France ? Pour quoi faire ? Pour voir les étudiants français manifester, hurler en Assemblées Générales, redécouvrir les muses du néo-trotskisme en buvant des gobelets de bières à la cafèt, ne sachant s'il faut adopter le comportement de ce jeune fumiste qui vit confortablement chez papa-maman et se fout de tout, ou de ce jeune lèche-cul qui va suivre avec ferveur les cours "Hors Les Murs" de son prof en se disant que ça pourrait bien lui servir sous peu... Non. D'autres Universités, dans le monde, rayonnent aussi par de prestigieux diplômes.
Pour les étudiants les plus pauvres, qu'il soient boursiers ou salariés : en fac de Lettres et sciences humaines, ce sont bien les plus nombreux. Les autres sont ailleurs. Pour eux, que signifie un semestre perdu ? Perdre une année de vie tout simplement. Une année de plus à en baver, à travailler la nuit pour étudier le jour ou à faire des frites des MacDo. Une année de privation et d'inquiétude supplémentaires. Une année de sacrifices. A moins de n'avoir plus l'énergie, à moins de baisser les bras et de tout abandonner.
Mais ce n'est pas bien grave. Qui s'en soucie ? En tout cas, pas leurs condisciples, pas leurs propres professeurs qui, eux, rentrent le soir en monospace dans leur bourgeoise maison de pierre, climatisée, avec piscine, dans un quartier huppé de la ville. Se priveront-ils, en août des voyages à l'étranger qu'ils ont programmé avec leur famille ? Certainement pas. Ces ténors des barricades en bois de cageots, ces révolutionnaires en charentaises, qu'est-ce que cela peut bien leur faire que leurs étudiants ne puissent pas postuler à des entretiens d'embauches ou à des concours l'an prochain parce que, eux, n'auront organisé ni l'enseignement ni les examens, ou bien parce que la rétention des notes ne permettra pas à l'étudiant de prouver son niveau d'étude ?
Qu'il est doux, dans une époque en pleine crise économique mondiale, quand on est soi-même arrivé, après avoir généralement suivi les cursus des élites, des classes préparatoires et des Normales Sup (qui ne font pas grève, rappelons-le) d'avoir la sécurité de l'emploi et du salaire, et de pouvoir jouer avec la vie -parfois avec la survie économique- de dizaines de milliers de jeunes.
Une jeunesse instrumentalisée, manipulée, une année de vie sacrifiée. Tout cela pourquoi ? Pour l'idéologie. Pour le règne d'une "pensée 68" appliquée, le retour du mythe de la lutte des classes, le saupoudrage d'une guerre froide franco-française. Allons, poussons un peu. Ces fils de soixanthuitard aujourd'hui professeurs d'Université ou maîtres de conférences ne fantasmeraient-ils pas un peu ? Ne rêvent-ils pas un peu de sentir le frisson de la révolution venir lécher lesur flancs de fonctionnaires amollis ? Et si l'Université n'était que le laboratoire de nos enseignants-chercheurs, ne serait-il pas normal alors qu'ils se servent de leurs étudiants comme de cobayes ? Des bourgeois qui rêvent de s'encanailler, mais sans que madame ni les gens du quartier le sache : garder la respectabilité, la façade. Ici, des pseudos intellectuels, des fonctionnaires, des enseignants, expérimentant sans risque et sans conséquence pour eux-mêmes le rôle émoustillant de Che Guevara des amphis, de Mao des cafétéria. De piètres acteurs, des usurpateurs en mal de sensations tièdes.
Parler de travail ? De valeur des diplômes ? De morale ? De responsabilité morale ? De déontologie ? A quoi bon. Temps perdu. Le concept ne peut rien contre l'idéologie fanatique. Depuis plus de dix ans, je vois les enseignants saboter délibérément l'un des fondements de la démocratie, ruiner le coeur de la République : l'Ecole. Le pire ennemi de l'Education nationale aujourd'hui est l'enseignant qui non seulement, aveuglé par sa stupidité et sa suffisance, coupe la branche sur laquelle il est assis, mais qui en outre sabote par idéologie le moteur de la nation. La formidable machine à intégrer, à assimiler, à promouvoir que fut l'Ecole est démantelée par ceux-là mêmes qui sont supposés l'entretenir et la faire évoluer.
L'Education nationale n'a pas besoin du sarkosysme ni des coups de béliers du libéralisme pour aller droit dans le gouffre. Elle s'y entend fort bien. Les plus grands promoteurs de l'Ecole privée, du Primaire à l'Ecole de commerce, ne sont plus aujourd'hui les cathos conservateurs et autres parvenus de fraîche date. Ce sont les enseignants fonctionnaires.
Anatole France, François Mauriac et Julien Gracq : un virage dans la tradition littéraire ?
José Corti publie en 1961 un recueil d’essais de Julien Gracq, dont le célèbre « La littérature à l’estomac. »
Cet essai avait déjà paru en 1949 dans une éphémère revue, Empédocle, animée entre autres par Albert Camus. Gracq, âgé de 39 ans y écrit, en parlant de l’écrivain renommé qui s’accroche à la République des Lettres comme un ministre à son portefeuille (p. 24 de l’édition Corti) :
« Un anxieux, un essoufflé « Je suis là !... – J’y suis pour toujours ! » est parfois ce qui s’exprime de plus pathétique, pour l’œil un peu prévenu, au travers des pages de tel romancier en renom auxquelles on se prend distraitement à souhaiter tout à coup que la poussière soit légère. »
En voilà une « gentillesse » ! Une réaction d’humeur ?
Hormis le besoin de castration symbolique, la soif de reconnaissance, qu’est-ce qui pousse la jeune génération (Gracq, à 39 ans, est ici le cadet des Grands de la littérature en place : Claudel, Gide, Valéry, Jammes, Mauriac, Saint-John Perse, etc.) à vouloir toujours cracher sur la précédente ? D’où vient ce besoin de destitution ?
Avant le XXème siècle :
Il semble que, dans l’histoire de la littérature, jusqu’au XXème siècle, les plus grands auteurs mettent leurs pas dans ceux de leurs prédécesseurs. Dans la Préface qu’il donne à ses Fables, l’un des plus grands chefs d’œuvre de la littérature française et du classicisme, La Fontaine s’inscrit humblement dans le sillon d’Esope et en appelle à l’autorité de Platon pour justifier, cautionner, légitimer sa démarche. Croyait-il en avoir besoin ? Sans aucun doute La Fontaine laboure-t-il plus profondément une terre plus grasse que l’antique poète. Sa semence est plus féconde, sa récolte plus riche. Il le sait.
La jeune génération d’alors publie sous les auspices de la Tradition. Va-t-elle dans un autre sens ? Plus loin ? Elle reconnaît néanmoins la direction donnée par les Anciens. Elle se place sous cet auguste patronage dont elle invoque implicitement l’approbation, la protection. Aussi, la consécration de l’œuvre nouvelle et de la génération dont elle émane ne semble pouvoir être complète que sous la bénédiction des siècles passés.
Sont-ce là pures formes, politesses, rituels, modestie ? Ce n’est pas sûr. L’invocation du passé, des siècles glorieux venus jusqu’à nous, était peut-être déjà une manière de s’inscrire dans la postérité. La gloire paraît alors d’autant plus étincelante qu’elle est doublée de la lumière protectrice des Anciens. Encore fallait-il être à la hauteur –et peut-être même au-dessus–d’une barre qu’on ne pourrait plus descendre. Ce lait nourricier qu’étaient pour Platon les fables d’Esope, La Fontaine voulait encore en nourrir l’humanité à venir, mais encore davantage et encore mieux. Il y a réussi. On lira encore La Fontaine quelque temps.
Plus modestement, mais avec une non moins grande ferveur, Anatole France reconnaissait, soulignait et chérissait la filiation qu’il avait désiré créer avec Renan. Les fils d’alors réclamaient la paternité de leurs modèles et créaient ce lien, naissance à contre-courant du temps, généalogie ascendante choisie et réclamée. Voulant être la jeune feuille d’un vert tendre posée sur une branche déjà brunie par les ans, ils continuaient ainsi de faire vivre l’arbre tout entier et, puissant dans ses plus profondes racines la sève de l’inspiration, ils le continuaient dans le temps, lui offrant le prolongement d’un nouveau feuillage, d’un nouveau printemps, d’une nouvelle vie.
A partir du XXème siècle :
Avec le XXème siècle, c’est fini. Ne parlons même pas des Surréalistes, auteurs presque incultes (et je suis gentil) quine lisaient à peu près rien de leurs aînés. Ou plutôt si, parlons-en. Rappelons encore ce pamphlet de Breton, « Un cadavre », qui circule à Paris, alors qu’on vient à peine d’ensevelir Anatole France.
Sous le piètre déguisement de clowns prônant la révolution sociale et la mort de la culture bourgeoise, ils appelaient à « gifler le cadavre » de celui dont le feu fit trop longtemps de l’ombre à leur flamme trop pâlotte, dont le poids écrasait leur brumeuse légèreté, dont la présence étouffait ces grandes gueules aux petits poumons. Il leur fallait faire parler d’eux. Se faire connaître. Créer le "buzz". Choquer avec obscénité a toujours été un bon moyen de sortir de l’anonymat. Chanter la révolution et la mort de la culture, jusqu’à ce qu’on devienne soi-même un bourgeois arrivé et la nouvelle référence culturelle, et puis changer de chanson… Retourner sa veste, et son pantalon…
Prenons un autre exemple, plus significatif, plus intéressant : François Mauriac, écrivain cultivé s’il en est, infatigable liseur, inépuisable randonneur toujours galopant sur les sentiers des auteurs passés et contemporains, immense poète contrarié.
Mauriac est âgé de 39 ans lui aussi, comme le Gracq de La littérature à l’estomac, à la mort d’Anatole France. Le jour même de l’enterrement de France, le 18 octobre 1924, Mauriac publie dans « La revue hebdomadaire » un article d’une méchanceté et d’une injustice qui, sous l’apparence d’un éloge funèbre s’avère une véritable charge à lance baissée. (Voir Cahier de l’Herne n°48, François Mauriac, p. 475-476). Alors ?
Alors, une nouvelle génération est arrivée qui ne révère plus ses aînés. Toute cette génération critiquera le style de France, blâmera son niais scepticisme, sa pensée creuse, fustigera son absence de créativité et d’originalité. On fait table rase. On balaie devant la porte du voisin pour s’étaler un peu plus. On guillotine. Du jour au lendemain, « le bon maître » n’est plus un maître ni même un artiste.
Pour les auteurs de la droite catholique, c’était un bolchévique : la Congrégation pour la doctrine de la foi, ayant pour mission depuis le XVIème siècle de lutter contre « les hérésies », responsable de l’Inquisition, condamne en mai 1922 l’ensemble de son œuvre ! Ah ! Opus Dei quand tu nous tiens !
Pour les communistes, c’est un bourgeois qui n’est pas des leurs. Bien que l’écrivain ait souvent choisi de donner ses chroniques à l’Humanité, le journaliste Fernand Desprès y écrit le 13 octobre : « Anatole France et le communisme : Est-ce à dire qu'il était tout à fait des nôtres ? Non. Car intellectuel de la grande lignée des Montaigne, des Voltaire, des Renan, ne pouvait concevoir dans toute son étendue la Révolution prolétarienne […] » (sic !)
Il faut vite l’oublier. Il sera oublié, même si quelques écrivains lui rendent encore parfois hommage.
Après France, à la manière de La Fontaine, y a-t-il des auteurs qui s’inscrivent encore dans une filiation littéraire ? France voulait tirer son scepticisme de Montaigne, son ironie de Voltaire, sa clarté des plus grands génies de la tradition latine. Un virage s’opère. Ouranos est trop étouffant. Chaque nouvel artiste n’est plus désormais une feuille d’un arbre millénaire, mais une plante à lui seul, cause d'elle-même. Qui a semé cette graine qui ne donne l’existence qu’à un seul artiste et ne vit que le temps d’une vie ? On croirait une semence OGM. Graine à usage unique. Dans la forme, dans l’origine il y a du magique et du merveilleux. Dans le fond, il y a une essentielle naïveté, une originalité usurpée qui s’appuie sur une pauvreté, une indigence, une méconnaissance de ce qui fut déjà dit, pensé, écrit, donné au monde.
Le mea culpa de Mauriac vint 25 ans plus tard (mais au moins il vint), en novembre 1949. Il n’est plus un jeune écrivain et n’a plus besoin de jouer des coudes. Plutôt, il a compris que ce n’est pas ainsi que les choses se passent. Dans un article intitulé « Défense d’Anatole et de quelques autres », publié à La table ronde en 1949 (in François Mauriac, La paix des cimes, Chroniques 1948-1955, Bartillat, 2009, p.147-154), il revient sur ce qu’il considère comme une erreur de jeunesse et rétablit quelque vérité, quelque justice. C’est un mea culpa raisonné, équilibré, qui ne verse pas dans l’excès inverse. Il a fait la part des choses. Il reconnaît à France sa valeur mais ne lui accorde pas tout. Relecture, nouvelle visite du passé, apaisement de l’âge, quiétude de la position acquise.
L’arroseur arrosé :
L’accueil de Mauriac au mot de Gracq en 1949 !
Alors bien sûr, lorsque Mauriac lit cet article de Gracq en 1949, il le prend pour lui !
«Un anxieux, un essoufflé « Je suis là !... – J’y suis pour toujours ! » est parfois ce qui s’exprime de plus pathétique, pour l’œil un peu prévenu, au travers des pages de tel romancier en renom auxquelles on se prend distraitement à souhaiter tout à coup que la poussière soit légère. »
Aujourd’hui, c’est lui l’écrivain en renom et Gracq le cadet qui joue des coudes ! Mauriac écrit ainsi, dans Le Figaro du 16 janvier 1950, un court article : « Plus vieux que le siècle ». (Le siècle a 50 ans. Il en a 65. Gracq 39) :
« Nous devons accorder à M. Julien Gracq qu’un homme de mon âge, qui n’a jamais rien su faire , sinon écrire, et qui, dès le collège, a commencé de noircir du papier, occupe depuis trop longtemps la scène et que les nouveaux venus sont en droit de juger que son numéro n’en finit pas. Le silence qui se fait sur son auteur, à peine l’a-t-on porté en terre, manifeste ce soulagement qui n’ose pas dire son nom. L’indifférence des jeunes survivants enterre le poète une seconde fois. »
Mauriac voit sa génération attaquée, bien qu’avec moins d’injustice et de véhémence, comme sa propre génération chargea la précédente. Mais, il l’explique, ce qui empêche l’écrivain de prendre sa retraite, ce n’est pas tant le souci de voir durer la gloire ou le vedettariat que la force d’inertie qui continue de le pousser selon sa trajectoire initiale et rectiligne jusqu’à son épuisement final, qui ne peut être que la mort.
Le vieil écrivain découvre, nous dit Mauriac, « qu’il est plus difficile qu’à vingt ans d’échapper aux plaisirs et aux jours. » Inertie, force de l’habitude, métier qui tisse de mille fils une toile de laquelle l'artiste ne sait plus sortir. Nul ne l’empêche de prendre sa retraite. L’impératif est bien plus absolu : sa vie entière d’écriture et de pensée lui interdit catégoriquement. Cesser d’écrire, c’est cesser de respirer, de vivre. Retraite est suicide. N’est-il pas plus simple d’attendre la mort naturelle ?
Mauriac, à la fin de l’article, nous dit : « le drame de la vieillesse (au moins pour certaines gens et d’abord pour les poètes), c’est qu’elle n’existe pas. » Bien que le corps se délabre, l’esprit demeure, aussi jeune. Et l’esprit veut créer, l’artiste veut l’art.
A soixante-cinq ans, soit. A quatre-vingts… On voit bien que la qualité des interventions, des contributions les plus tardives des auteurs n’ont plus la même force que lorsqu’ils se tenaient « à la crête de la vague ». L’esprit vieillit aussi. La vieillesse existe, même pour le poète.
Dans ce refus, cette impossibilité à se retirer, il y a donc, nous parait-il, la marque de l’instinct de survie, la patte de l’animal en l’homme. Ce que la jeune génération prend pour une ambition sénile mais toujours nourrie et insatiable, ne serait-ce pas fondamentalement la crainte, l’inquiétude, l’appréhension de voir la vie disparaître comme l’eau versée sur le sable ? Continuer d’écrire ne serait-ce pas simplement condenser en soit les ultimes vapeurs de la vie ? Plus qu’un désir d’ambition et de domination, sans doute est-ce cela qui concentre l’attention et les dernières forces d’un vieil écrivain. Extérieurement, l’auteur continue de faire son livre annuel et, vu de l’extérieur, rien ne change. Mais l’homme, lui, a opéré sa révolution. Il s’est déjà détourné de ce qui intéresse les jeunes loups. Ce n’est plus qu’en lui-même qu’il regarde, et vers lui-même.
Riche encore serait la comparaison, en cette même période, 1923, entre les Surréalistes, crachant dans des tombes qu’ils voudraient bien creuser eux-mêmes, assoiffés de reconnaissance sans pourtant avoir autre chose à montrer qu’un désert de sable et du vent , et un Radiguet qui, comme un La Fontaine, s’inscrivant dans une perspective, offre d’un coup Le diable au corps et Le bal du comte d’Orgel.
C’est un truisme, la littérature est fruit d’une époque. Et d’une morale. Jamais l’inverse. Comparer le comportement des cadets envers leurs aînés, à travers les âges de la littérature, et ramener dans son filet aux mailles étroites ces quelques observations nous permettent de mieux lire les Lettres contemporaines et donc l’époque présente, dans ses différents courants et ses paradoxes. Les occasions abondent.
Dans ce sens, l’extraordinaire essai de Julien Gracq, La littérature à l’estomac, si riche et si profond, si fécond en analyses et en hypothèses, nous éclaire, soixante ans après sa rédaction,sur le monde d’aujourd’hui tant il a su demeurer d’une totale actualité et d’une absolue pertinence.
I. Sainte Ségolène-du-Pardon : Nous voyons chaque jour le cœur inquiet de Madame Royal demander le pardon des fautes commises par Le président Sarkozy ! Heureusement qu'elle est là, cette Sainte-Mère-Laïque-de-la-Rémission-des-Péchés-Présidentiels ! C'est qu'elle est grande Madame Royal ! Elle s'oublie elle-même dans ce rôle de rédemptrice nationale ! Elle s'y abîme toute entière ! Elle fait passer sa propre existence au second plan ! Elle-même n'existe plus : elle est désormais l'incarnation de la France puritaine. Marianne de médaille douée de parole... mais pas de sa parole. Ce qui parle en elle, par sa voix, c'est la France !
D'ailleurs, ce qui meut Madame Royal n'est pas un simple et trivial culte des "coups" politiques ou médiatiques, comme on disait il y a encore peu avant d'appeler cela "entretenir le buzz", visant à maintenir indéfiniment sous couveuse un second tour présidentiel avorté, œuvrant à garder illusoirement en vie un statut dont elle ne dispose même plus dans son propre Parti à l'aide du respirateur artificiel que lui offre chaque fois la bulle médiatique. Non. Ce qui anime Sainte Ségolène, ce n'est pas non plus l'avenir spirituel de Nicolas Sarkozy. Et y a-t-il d'ailleurs une vie après l'Elysée ? Non. Ce n'est ni pour elle-même qu'elle agit ni pour Sarkozy qu'elle plaide.
C'est pour la France, madame ! La France ! La France avec un grand F. Celle dont on pouvait être fier. La France du général De Gaulle, par exemple ! Mais oui, vous entendez bien ! C'est pour la France, au nom de Sa grandeur universelle, que Sainte Ségolène-la-Puritaine transforme la moindre parole présidentielle en jour saint, en fête de la Propitiation ! Heureusement qu'elle est là. Sinon, qui s'y collerait ? La France serait dans de beaux draps ! Voyez-vous comment la glaciale rigidité protestante d'un Jospin apparaît tiède et rassurante en comparaison de la quête royaliste de pureté ?
Sainte Ségolène-de-l'Action-Méritoire enfourche d'autant plus gaillardement le cheval de la culture de la culpabilité nationale qu'on sait les réticences du Président à cet égard. Est-elle si folle, si bête qu'on veut bien le dire. Non plus. Elle est un animal politique comme les autres et, à ce titre, elle déroule une stratégie planifiée.
Comme disait Thomas Corneille :
"N'en parlons plus , madame ; Qui reçoit un pardon, souffre un soupçon infâme"
Gageons que Sainte Ségolène-du-Salut connait mal ses Corneille et que, du cadet comme de l'aîné, elle n'aie qu'une connaissance floue, toute occupée qu'elle fut en ses années de formation à lire et méditer La légende dorée de Jacques de Voragine, espérant bien un jour y figurer en 181ème position ! Fi donc de Corneille.
Comme dit l'adage populaire (qui rime avec "électorat populaire") :
"Il n'y a pas de fumée sans feu."
Il en restera bien quelque chose, en 2012...
II. Retour vers le futur : Mais la conscience collective oublie tout, et très rapidement. Avant de passer à 2012, rappelons un point de la campagne présidentielle de 2007. C'était il y a à peine 2 ans...
Parmi les escarmouches permanentes des deux prétendants, une question occupa longtemps le centre du débat : la question du déterminisme génétique (débat sur l'inné et l'acquis) en matière de délinquance sexuelle, et... thème chéri de Sainte Ségolène-de-l'Indulgence... en matière de pédophilie. C'est que Sainte-Ségolène-du-Soupçon-Infâme, dans ce domaine-là, croyait en avoir suffisamment "sous le talon", vu que 10 ans plus tôt, c'était déjà son combat maître, son mythe fondateur : comme Jeanne d'Arc avec les Anglois, Sainte Ségolène-Toute-Cuirassée-de-Pureté décida de bouter la pédophilie hors de France, et particulièrement hors de l'Education Nationale !
III. Quand la P...uritaine Respectueuse avait Les mains sales :
Rappel du contexte historique :
En octobre 1996, éclate l'Affaire Dutroux en Belgique.
En mars 1997, un réseau de cassettes pédophiles est démantelé en France. Parmi des milliers d'inculpés, plusieurs enseignants et deux proviseurs. Le 4 juin 1997, Ségolène Royal est nommée ministre déléguée à l'Enseignement scolaire du Gouvernement Jospin, auprès de Claude Allègre, ministre de l'Education Nationale.
Arriviste, carriériste, Ségolène Royal l'est déjà. L'occasion qui fait le larron est trop bonne : l'actualité est si chaude qu'il faut la saisir et la battre tant que l'opinion publique vibre d'émotion et d'indignation.
Le 4 juillet 1997, elle annonce devant le Conseil Supérieur de l'Education son "Code éthique" (le mot est lâché) visant à clarifier le comportement de l'Education nationale en matière de pédophilie, faisant ainsi de la lutte contre la pédophilie en milieu scolaire sa priorité absolue.
Le 26 août 1997, (on ne perd pas de temps) sort "La circulaire Royal" n°97-175 Ah ! Tiens ! Légiférer à chaud, en surfant sur l'émotion publique et l'indignation médiatisée, cela se faisait donc avant l'ère Sarkozy ? Etonnant, non ?
La circulaire commence ainsi, et le ton est donné d'entrée :
"L'actualité récente a mis en lumière de nombreux faits de pédophilie commis au sein de l'institution scolaire ou à l'occasion d'activités extérieures organisées par des établissements. [...] L'agresseur sexuel est, [...] dans 10% des cas, une personne ayant autorité sur le mineur, tel qu'un enseignant ou un éducateur.[...] Le rappel sommaire de ces quelques données illustre l'importance du phénomène. Deux points importants sont à retenir :
Une foi absolue et aveugle dans la parole de l'enfant :"La parole de l'enfant qui a trop longtemps été étouffée doit être entendue et écoutée et sa souffrance prise en compte". S'ouvre enfin une ère nouvelle qui met fin à "une trop longue période de dénégation de la pédophilie"
Car n'en doutons pas : avant madame Royal, les enseignants, dépourvus de "code éthique", ne pouvaient être que pédophiles ou complices de la pédophilie de leurs collègues ! Les parents de ces enfants victimes, quant à eux, devaient être figés par une sorte de terreur magique à l'idée d'attaquer une si vénérable Institution au point qu'ils n'agissaient pas non plus sur le plan légal et se faisaient ainsi à leur tour complices des violences sexuelles qui détruisaient leurs enfants ! Heureusement, madame Royal est venue libérer la parole de l'enfant, ouvrir l'oreille de l'adulte, rendre courageux et responsables les parents !
Au chapitre V de la circulaire, au titre des "mesures conservatoires", il est clairement indiqué que, dans le cas où un enseignant serait mis en cause, une mesure de « suspension » doit être prise sans délai.
Une suspension, cela veut dire l'interdiction d'enseigner, d'approcher de son école, de contacter ses élèves, etc. C'est une mise pure et simple au banc de la communauté éducative, une stigmatisation radicale, en dépit du principe de présomption d'innocence.
Madame Royale, ministre chargée de l'Ecole élémentaire inaugure alors une nouvelle ère : l'ère du soupçon. En chaque enseignant sommeille un pédophile en puissance !
J'étais alors tout jeune enseignant et je vis avec quelle rapidité l'ambiance changea, polluée par la suspicion : les enseignants de maternelle devaient refuser de conduire les enfants aux sanitaires, refusaient tout contact physique, se demandaient même s'ils devaient continuer à surveiller la sieste des petits. Imaginez : seul adulte au milieu d'un dortoir d'enfants endormis ! Le loup dans la bergerie ! Comment se défendre, après, en cas d'accusation, de délation injustifiée ? Le nombre de classes de découvertes s'écroula : partir une semaine avec des élèves, c'est désormais prendre de risque de la prison, etc.
Disons-le, une chasse aux sorcières eut lieu. Les médias se firent un plaisir d'amplifier chaque affaire. Madame Royal devait jubiler. Jouir peut-être.
On a tous entendu parler de collègues injustement accusés faire des dépressions, tenter de se suicider, rester bègue pour certain d'entre eux tant le choc fut grand.
Des critiques de plus en plus circonstanciées s'élèvent contre le circulaire Royal, devant l'augmentation du nombre d'affaires de pédophilie mettant en cause à tort des enseignants. Ils sont suspendus, meurtris, salis devant la communauté des parents, puis finalement l'enquête s'oriente vers un père, un beau-père, un oncle, sans que l'enseignant soit informé de quoi que ce soit, sans que son honneur soit rétabli devant la communauté éducative.
Madame Royale ne varie pas d'un iota dans sa chasse aux sorcières. Alors, ce qui devait arriver arriva et ce fut le drame, l'affaire Montmirail. A force d'acharnement, de mépris et d'humiliation de la ministre déléguée, un enseignant se suicida. Bernard Hanse fit les frais du buzz médiatique de Madame Royale, de son culte de l'image. Le site qui est consacré à ce professeur de sport, accusé puis rehabilité par l'élève qui l'accusa, est suffisament bien détaillé et montre l'obsénité de Sainte Ségolène-de-la-Prédication qui, même après la rétractation de l'élève, même après la réhabilitation de l'enseignant, s'acharne à en salir la mémoire .
Dommage collatéral, qu'importe ! Un petit prof de rien du tout, contre une carrière au premier plan ! Après tout, il y en a bien d'autres, au Parti socialiste, qui ont du sang contaminé sur les mains, et ça ne les a pas empêché de continuer à faire carrière, d'engranger les honneurs et les millions, de passer aujourd'hui encore pour des hommes de valeur dont l'avis compte. Ecoutez le témoignage de personnalités politiques de tout premier plan qui travaillèrent avec Ségolène Royale : Claude allègre son ministre de tutelle, Luc Besson, le philosophe Alain Etchegoyen, etc.
Lisez le livre d'Alain Etchegoyen, "Votre devoir est de vous taire" qui consacre quelques pages accablantes à madame Royale.
Voyez encore cette affaire qui montre la moralité de notre parangon national de vertu : Ségolène Royal condamnée en cassation pour non paiement du salaire de deux de ses collaboratrices, c'est-à-dire convaincue de travail au noir ! L'UMP a beau jeu de l'inviter à demander pardon à ses anciennes collaboratrices qu'elle aura trainées en justice indignement pendant 10 ans ! Mais l'UMP est encore bien gentil !
Enfin, et surtout, s'il ne fallait en regarder qu'une seule, prenez le temps de visionner cette brève vidéo montrant la vraie Sainte-Ségolène-de-la-Haine. Ignominie de voir une personnalité politique réclamant le suffrage du peuple et vivant de lui, manier à ce point le mensonge, le déni de vérité et des faits établis pour sauver les apparences.
Ce qui m'étonne encore c'est que les enseignants, les représentants d'un corps d'état à ce point souillé par cette femme indigne de parler en public, aient pu autant la soutenir lors des dernières élections présidentielles. C'est ahurissant de bêtise, navrant de stupidité, stupéfiant d'oubli et de naïveté crasses.
Ici, parce que Ségolène Royal est de gauche, parce qu'elle est socialiste, son crime contre l'Education nationale est encore plus grave. Les socialistes se veulent les seuls capables de penser l'école et l'éducation. Il semblerait que la France de demain que l'on forme dans les école soit un monopole exclusif de la gauche. Soit ! Alors quand la gauche nuit aussi profondément à l'école, quand elle attaque aussi fondamentalement les enseignants, elle nuit donc plus gravement à l'avenir de la nation que si cette attaque venait de la droite.
En effet, un Le Pen aurait-il dit que 10% des pédophiles et violeurs d'enfants se cachaient chez les enseignants ? Quel en eut été l'impact ? Nul. On aurait mis cela sur le dos de la provocation, de l'insulte, de la profanation. Mais voilà : cela venait d'une ministre socialiste, de la gauche autorisée et bien-pensante, de la gauche si soutenue par les enseignants. Alors ce qui aurait dû n'être traité que comme une insulte, un coup de pub a été de facto pris au sérieux, aussi bien par le peuple, les familles, les enfants, que par le législateur. Et là, c'est un crime impardonnable.
S'il y avait un problème de pédophilie en France, ce chantier devait être conduit par le ministre de l'Intérieur dont la tâche est de combattre la délinquance. Cela ne relevait en aucun cas de la ministre déléguée à l'Enseignement scolaire. Ici, la faute d'avoir laissé faire, d'avoir laissé instrumentaliser l'école pour le bénéfice d'une seule intrigante contre l'intérêt de la nation, incombe au chef du gouvernement qui aurait dû voir le coup venir et se positionner clairement, d'autant plus qu'il fut lui-même ministre de l'Education nationale.
Alors sans doute que Nicolas Sarkozy est bien maladroit dans la formulation de ses jugements à l'emporte-pièces. Sans doute ces propos, parfois très instinctifs, trop vite dits, dans une formulation approximative, ouvrent-ils la voie à l'interprétation mesquine et malveillante. Sans doute. Mais son culte de la personne a-t-il été déjà cause d'une chasse aux sorcières ? Sa recherche permanente des "coups" a-t-elle poussé un innocent au suicide ?
Sainte Ségolène-du-Grand-Pardon, voilà une bonne raison de battre votre coulpe. Demandez donc pardon :
à Bernard Hanse qui fit les frais de votre campagne de publicité
à sa femme qui est veuve
à sa famille qui a perdu un père, un fils, un frère, un cousin
à ses collègues et amis qui ont témoigné largement de ses qualités humaines
à ses élèves pour qui il était plus qu'un professeur et comme un ami
à l'Education nationale que vous avez trahie au lieu de la défendre, instrumentalisée au lieu de la servir
à la l'éthique sociale et politique dont vous vous réclamez, parce que vous souillez les Institutions
à la morale universelle parce que vous considérez les autres toujours comme des moyens et jamais comme des fins
Raymond Radiguet, Le diable au corps Grasset, 1923 (Livre de Poche n°119)
4ème de couverture :
Un dimanche d'avril 1917, François, seize ans, fait la connaissance de Marthe, dix-huit ans, qui est déjà fiancée à Jacques, soldat combattant sur le front. Une idylle s'ébauche entre les deux jeunes gens et lorsque Marthe, qui s'est mariée au cours d'une permission de Jacques, habite seule l'appartement conjugal, ils deviennent amants et commettent mille imprudences. Marthe s'aperçoit alors qu'elle est enceinte. C'est en enfant que va se conduire François dans une aventure d'homme. Récit d'un amour adultère et tragique, ardent et sincère.
L'édition du Livre de poche est préfacée, annotée et excellement commentée par Daniel Leuwers. Il ne s'agit donc pas ici de reprendre l'excellent résumé de Leuwers ni les nombreuses pistes qu'il propose, mais de livrer quelques réflexions venues lors de la lecture.
~~O~~
Lire Radiguet, c'est mesurer la distance qui séparera toujours le génie de l'intelligence. Ce n'est pas une question de degré. Le génie n'est pas seulement doté d'une intelligence plus développée qu'un autre. Il s'agit d'une différence d'essence. Contre cela, on ne peut rien. Les bras vous en tombent. Dix esprits brillants collaboreraient-ils de concert et dans la concorde sans économiser leur temps ni leur peine pour conduire une œuvre au plus heureux succès qu'ils ne parviendraient pas à enfanter ce qui naît naturellement dans l'âme du génie. C'est ainsi. Il faut l'admettre.
Raymond Radiguet, qui composa ses premiers poèmes à 10 ans, offrit au monde Le diable au corps à 20 ans.
Marcel Proust meurt quelques mois plus tôt, en 1922. Anatole France décèdera quelques mois plus tard en 1924. La fin d'une ère. Le glas sonnait déjà depuis longtemps. L'avant-garde littéraire n'a de cesse de mettre en loques la littérature "classique", de l'attaquer, de la saper, de l'épuiser, d'utiliser les procédés les plus vils, les fourberies les plus crasseuses pour destituer ses pères et s'asseoir sur leurs trônes de gloire. Les Surréalistes sont là qui mettent en pièces l'Art littéraire, lui infligeant mille morsures des feux de l'instinct, du laisser-aller et de l'automatisme.
Au lieu de haleter en rond et de mordre avec les hyènes, le jeune Radiguet redonne vie au roman classique : quête de la forme pure vivifiée par l'haleine fraîche d'un drame amoureux contemporain. Radiguet, à 20 ans, est-il le fils ultime du XVIIème siècle ? La fleur tardive du génie latin avant l'hiver sibérien qui allait suivre ?
20 ans, et romancier conscient, très conscient mais jamais au dépens de l'art, de la forme. On l'imagine bien, dans le commerce rassurant et bienveillant de Cocteau, agiter et retourner en tous sens pour en saisir la moindre dimension les questions esthétiques et techniques.
Sur le plan technique, on imagine comment tout y passe : le choix du sujet et la crédibilité qui conditionnera l'adhésion du lecteur ; la description, les portraits, les dialogues qui sont encore des descriptions ; le traitement de l'action, et comment les différents épisodes sont mis en perspectives pour arriver à bâtir un roman où -du point de vue de l'action- il ne se passe presque rien mais au fil duquel on ne s'ennuie jamais, où tout relève presque exclusivement du psychologique et du monde intérieur ; l'évolution des personnages et de leurs rapports ; la traduction de la temporalité à travers l'usage des temps verbaux, qui est ici d'une rigueur absolue en fonction de la valeur des temps et des modes employés.
Sur le plan artistique, on assiste bel et bien à un jaillissement lyrique (lyrisme au sens où l'on voit et l'on sent les choses comme si elles étaient présentes. Et, parce qu'elles sont présentes, elles mettent en action la voix pour les dire.) qui s'appuie sur l'abandon triomphal de la volonté et de la raison. L'assaut de générosité et d'admiration entre Marthe et François, exalte le sentiment d'un amour sublime. La surenchère mutuelle, cette manière d'émulation dans l'absence de prudence, le piétinement des tabous sociaux, moraux et idéologiques confine à l'héroïsme et, en enrichissant ainsi l'intérêt dramatique, crée une telle tension chez le lecteur que ce lyrisme produira ses plus grands effets lors du dénouement.
On n'est pas ici dans l'ambition du Moi qui prendrait la forme d'un idéal de dignité, de prestige, de supériorité et de respect, telle qu'elle sera affirmée bientôt dans Le bal du comte d'Orgel. Marthe et François ne forment pour eux-mêmes que le vœu d'une recherche immodérée de leur sensualité à travers leurs amours palpables, artificiellement inscrites hors du temps et de la réalité. On voit ici comment Le bal du comte d'Orgel proposera une approche radicalement (mais peut-être pas tant que cela) différente à ce thème de l'impossibilité qu'il y a d'aimer pleinement une femme mariée. Se consumer d'amour, d'efforts, de chagrin ? Ou bien sublimer ?
Par le style, bien sûr, Le diable au corps fait déjà largement penser au XVIIème siècle. Aussi, la langue est-elle puissamment charpentée par la pensée. Il y a une verve caustique, polémique, des portraits à charge qui font penser aux Mémoires du Cardinal de Retz, dans un style plus rammasé, plus élagué mais toujours aussi clair et précis. Quelque chose de Madame de la Fayette, oui, mais sans jamais cette préciosité où celle-ci tombe à l'occasion de ses nouvelles. Quelque chose de La Rochefoucauld, aussi : de véritables maximes émaillent le récit. Mais surtout, me semble-t-il, ce qui rapproche encore intimement Radiguet d'une Madame de la Fayette ou d'un La Rochefoucauld, c'est leur vision commune et pessimiste de l'homme et du monde. Chez Madame de la Fayette, l'honneur et la vertu ne sont plus les garants du bonheur et, dans son plus célèbre roman, ne révele-t-elle pas une vision pessimiste de la passion amoureuse ? Elle y dénonce la vie de cour, comme Radiguet la vie et la morale des petits bourgeois, le ridicule des pervenus arrivés, égoïstes et autocentrés, confits d'ordre et rassasiés d'apprences qui ne reposent que sur le mensonge, le calcul, la bassesse. Conditions du bonheur ? Non, condition de la mort. Comme chez La Rochefoucauld, la forme provocatrice tend à exprimer une morale tout aristocratique, lucide et tragique, d'autant plus saissisante qu'elle est le fruit d'un prodige de vingt ans.
Enfin, n'y aurait-il pas aussi chez Radiguet quelque chose de La Bruyère qui, de ses incursions dans les tréfonds de l'âme humaine, ramenait une vision critique de sa société, dénonçant le règne des apparences et la course aux honneurs ? Et, finalement, n'émanerait-il pas de Radiguet, comme de ses illustres pères, le rêve en filigrane de l'honnête homme ?
Michaël, 15 ans, souffrant, fait un malaise dans la rue. Hanna, 36 ans, lui vient en aide et le renvoie chez lui. Guéri, le jeune homme vient remercier Hannah avec un bouquet de fleurs. Ils deviennent amants aussitôt. Hannah initie Michaël à l'amour et très rapidement un étrange rapport de soumission/domination s'instaure entre eux. "Le garçon", comme le nomme maternellement Hannah, s'humilie sans cesse par peur de perdre sa maîtresse.Avides de leurs propres corps et de leurs jeux érotiques, les deux êtres le sont insatiablement. Mais, très rapidement, Hannah ritualise leurs ébats :
"Lecture, douche, faire l'amour et rester encore un moment étendus ensemble, tel était le rituel de nos rendez-vous." (page 54)
Michaël devient "le liseur" d'Hannah qui écoute, attentive, émerveillée, parfois critique, les auteurs qui défilent à ses oreilles.Après quelques mois de cette relation, Hannah, toujours plus étrange aux yeux du garçon qui comprend mal ses colères subites, ses accès de violence , disparaît brutalement de la ville et demeure introuvable.
Les années passent. Michaël termine ses études de droit et participe à un séminaire dirigé par l'un de ses professeur sur un procès qui se déroule dans une ville voisine. D'anciennes gardiennes des camps de la mort, ayant opéré notamment à Auschwitz, sont jugées. Sur le banc des accusées, Michaël reconnaît Hannah. Accusée d'atrocités, la femme ne se défend pas, elle endosse la responsabilité des actes commis et même de ceux dont elle pourrait se disculper.On apprend qu'elle avait notamment déjà mis en place cet étrange rituel de "lecture" avec des prisonnières juives... Michaël comprend, par divers recoupements, le secret de son ancienne maîtresse : elle est analphabète.
Pour continuer à celer son secret, elle endosse tout et se voit condamnée à perpétuité. La grande honte de cette femme, honte qui l'aura condamnée à fuir sans cesse les emplois, les amitiés, les villes, honte qui l'aura conduite gardienne dans les camps de la mort ; honte qui l'aura faite condamner plus sévèrement qu'elle n'aurait mérité ; cette honte de toute une vie qu'elle aura épuisée en vain fut son analphabétisme. Hannah ne savait ni lire ni écrire. A cause de cela, elle se sera dérobée à sa vie, elle aura tout admis. Tout sacrifié. "Elle combattait depuis toujours [...] pour dissimuler ce dont elle était incapable." (p. 151) "[...] elle était en train de sacrifier toute sa vie à ce mensonge idiot." (p. 162)
On sait l'importance qu'occupe dans la conscience allemande la culpabilité à l'égard de la Shoah, depuis sa "redécouverte" des années 60-70. En marge de l'investigation historique qui est loin d'être terminée et nous ménagera sans aucun doute de larges surprises dans les décennies à venir, le génocide des Juifs est largement exploré par les arts, la politique, la philosophie, et toute une "littérature de la Shoah".
Le propre de cette littérature, outre l'évocation et le témoignage, consiste à poser des questions à la conscience humaine et universelle. De Primo Levi à Patrick Modiano en passant par Georges Perrec et Fred Uhlman, nous connaissons tous ces textes qui marquent l'esprit de façon indélébile : Si c'est un homme, Place de l'étoile, Rue des boutiques obscures, Dora Bruder, W ou le souvenir d'enfance, L'ami retrouvé... Dans "La mort est mon métier", publié en 1952, Robert Merle est sans doute l'un des tous premiers écrivains à aborder le problème du point de vue des bourreaux. Rudolf Lang, le narrateur, commande le camp d'Auschwitz et met en place sans état d'âme la solution finale ordonnée par Hitler.
Dans ce texte de Bernhard Schlink, nous sommes à la frontière, au check-point de deux moments, de deux consciences, de deux générations : la génération des bourreaux, génération coupable mais pas forcément culpabilisée et la suivante, génération innocente mais pétrie de culpabilité. Ici, deux points de vue strictement antagonistes éprouvent l'impossible tentation du contact.
Des bourreaux, qui ne furent pas des décideurs mais des exécutants, presque des figurants dans une telle tragédie peuvent-ils être lavés de leurs agissements, eu égard à l'insignifiance de leur rôle ? Et pourtant, si petits rouages furent-ils, ne contribuèrent-ils pas au parfait fonctionnement de la mécanique nazie ? Obligation, soumission, lâcheté ? Soit. Mais alors la somme des ces infimes et indéfinies soumissions furent les tombereaux d'huile qu'il fallut au système nazi pour qu'il ne grippât jamais... Peut-on voir dans le destin des bourreaux des victimes passives de l'Histoire plus que des acteurs volontaires ? Ces gardiens de camps peuvent-ils reprendre visage humain ? Peuvent-ils rétablir une relation humaine normale à autrui ? Peuvent-ils redevenir des hommes aux yeux d'hommes innocents ? Peuvent-ils devenir sympathiques ? Aimables ? Peut-on les aimer et entretenir une relation d'amour avec eux, comme ce fut le cas entre Annah et Michaël ?
Michaël ne parviendra jamais à rendre visite à Hannah durant ses années d'incarcération, mais il continuera de lui enregistrer des livres entiers sur cassettes pour qu'elle les écoute. A cause de son horrible passé elle ne saurait plus être aimée de lui. Il ne parvient pas, néanmoins, à la haïr, à l'oublier ni à aimer une autre femme.
Récit troublant et bouleversant, comme tout ce qui interroge la conscience morale sans offrir de réponse rapide et rassurante.Au-delà de la Shoah, ces problèmes se posent pour tout regard posé sur tout nouveau génocide de même nature : Arménie, Rwanda... et tous ceux à venir.
Enseignant, 39 ans, études de philosophie, intéressé par la littérature, la poésie, la culture en général, la philosophie quand elle sait rester humaine, l'épistémologie, l'éducation bien sûr, les rapports au savoir (pour ne pas dire les "théories de la connaissance") mais aussi l'histoire, la chanson (même la variété !, l'actualité, la politique et quelques centaines d'autres sujets en rapport avec le monde d'aujourd'hui et l'actualité au sens large...