mercredi 5 novembre 2008

Federico garcia Lorca, Jeu et théorie du Duende




Federico Garcia Lorca, Jeu et théorie du Duende,
Allia, 2008



Comment traduire "le Duende" ? Rien de similaire en français.

Lorca nous dit ce qu'il n'est pas : "Je veux que personne ne confonde le duende avec le démon théologique du doute [...] ni avec le diable catholique"

Lorca nous dit ce qu'il est : "L'esprit de la Terre, ce même duende qui consumait le cœur de Niezsche [...] le duende dont je parle, sombre et frémissant est le descendant du très joyeux démon de Socrate."

On aurait trop vite fait de définir le duende comme l'âme de l'Espagne. Quelque chose de mystique qui ne pourrait être appréhendé que par un espagnol en fusion totale avec sa culture, son pays. Le duende est universel et tous les arts peuvent l'accueillir. Hier chez Socrate, aujourd'hui accessible dans le Flamenco, les complaintes gitanes, le chant et la guitare espagnols, la corrida...
Un démon ? Oui, mais un Ange tout autant. Un état de Grâce.
Cet état où l'artiste communie avec la Muse, où le danseur en transe n'incarne plus que l'essence de la danse. Cet instant où la voix du chanteur cesse d'être interprétation et où le divin s'écoule par sa bouche. Ce moment stupéfiant qui dépasse toute technique et qui transcende toute perfection.

Mais l'Ange, le démon, la Muse sont extérieurs à l'homme qui reçoit d'eux ce qu'il restitue. Le duende, lui, surgit des entrailles de l'homme. Le duende, "il faut le réveiller dans les dernières demeures de son sang".

Où le chercher ? Comment le trouver ? Comment le produire ? Comment le vivre ? Comment porter son art au-delà de la plus pure perfection et permettre son jaillissement ?

Le poète nous répond : " Pour chercher le duende, il n'existe ni carte ni ascèse. On sait seulement qu'il brûle le sang comme une pommade d'éclats de verre, qu'il épuise, [...] qu'il brise les styles, qu'il s'appuie sur la douleur humaine qui n'a pas de consolation [...]"

Une amie vivant au Japon me raconta un jour ce spectacle fascinant et inouï d'une très vieille femme presque infirme, presque paralysée, brisée mais qui, sur le tatami, au rythme d'une musique ancestrale, se mettait à danser instantanément avec la fraîcheur, la grâce et l'énergie de la jeunesse. C'est cela, "le pouvoir magique" du duende qui "opère sur le corps de la danseuse comme le vent sur le sable".

Il faut lire ce petit texte de Lorca, comme on lit un poème parce que Lorca est poète. Mais il faut encore le lire avec la patience, le sérieux qu'on accorde à un texte fondateur dont le fruit sera sans fin.











Alain Minc, Une histoire de France



Alain Minc, Une histoire de France,

Grasset, 2008


On pourrait adresser tous les reproches au dernier livre d’Alain Minc, à commencer par le plus radical : son Histoire de France n’est pas une Histoire de France d’historien.

Toutes les critiques, toutes les railleries, tous les sarcasmes à venir, l’auteur les anticipe dès l’introduction de l’ouvrage, où il se définit comme « un promeneur de l’histoire » réclamant la bienveillance des lecteurs.

Mais cet apparent dilettantisme se voit aussitôt cautionné par l’ombre tutélaire de Fernand Braudel lui-même, qui aurait conseillé à Minc d’écrire son Histoire de France. A l’abri d’un tel parrainage, comment craindre les foudres des historiens ?

Ainsi, de Vercingétorix à l'élection de Nicolas Sarkozy le 6 mai 2007, ce sont 20 siècles d’Histoire de France que nous fait survoler Alain Minc, au fil de 57 chapitres brillamment rédigés, vifs, et qui se lisent –il faut le reconnaître– à la vitesse à laquelle les enfants aiment à dévaler les escaliers.

En partie braudélienne, l’Histoire de Minc s’attache donc à démontrer les structures constantes de l’Histoires, ces sortes de lois, de schémas, de canevas théoriques, de « tendances séculaires » qui se retrouvent au fil des périodes, des événements, des hommes.

Rapprochements osés, jongleries et acrobaties rhétoriques, raccourcis et partis-pris, voilà les procédés d’exposition de l’auteur qui y prend de toute évidence un extrême plaisir… Un plaisir qu’il ne sait pas, hélas, communiquer au lecteur.


Ce qui lasse, dans la démarche de Minc, c’est l’absence d’explication, de justification, d’éclairage. Il assène les rapprochements, entrechoque les anachronismes, pose un plat tout fait sur la table et le retire déjà pour en faire entrevoir un autre qui disparaît lui aussi déjà, laissant place au suivant. C’est épuisant à lire et, très vite, la lecture donne une impression de stérilité : que va-t-on retirer d’un tel livre ?

Bien sûr, il fallait aller à l’essentiel. 20 siècles en 500 pages… Pas de gras. L’auteur, dans sa lecture de l’Histoire, conserve essentiellement la dimension politique. Et c’est, oserai-je dire, la plus évidente, la plus immédiate, la plus aisée à saisir. Il ne parle jamais des dimensions économiques, sociales ni géographiques de l’Histoire. Cette approche particulièrement réductrice induit une seconde impression néfaste à la lecture et toute contraire au dessein de l’auteur : voilà une Histoire de France vue par le petit bout de la lorgnette.

En partie braudélienne, donc, l’Histoire de Minc, mais en partie infantile aussi. Car on dirait bien qu’on assiste à un plaisir d’enfant, ce plaisir dont je parlais plus haut et qu’on a tous expérimenté : dévaler les escaliers à toute vitesse, en bondissant de palier en palier, en sautant les marches, au risque de se rompre le cou… et pourquoi ? Pour rien ! Pour rien d’autre que la sensation, l’exaltation qui en nait.

Voilà : Minc nous a fait dévaler son Histoire de France, c’est-à-dire qu’il nous a fait poser les pieds sur ses marches qui disparaissaient déjà sous l’impulsion du nouvel élan.

Bien… Mais ces marches-là sont-elles particulièrement significatives, originales, neuves ? Minc, sautillant sur les plates-bandes des historiens, nous fait-il poser le pied à l’endroit où personne ne l’aurait encore posé ? Même pas. Et c’est la dernière impression négative de l’ouvrage : si l’on empile quelques bons manuels scolaires d’Histoire de France, de Vercingétorix à Sarkozy, on retrouvera en gros la trame, les faits, les personnages, et même souvent les lectures de Minc.

On est donc déçu par cet ouvrage, non qu’il trompe vraiment le lecteur car le contrat d’emblée est clair, mais parce que d’un esprit aussi brillant que celui d’Alain Minc, on attendait autre chose.

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dimanche 28 septembre 2008

Jacqueline de Romilly, Dans le jardin des mots.





Jacqueline de Romilly,
l'amour de la langue

Si vous voulez aimer Homère ou Pindare, si vous voulez connaître la définition véritable du mot "culture", il faut lire Jacqueline de Romilly. Première femme professeure au Collège de France, première femme membre de l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres, l'Académie Française l'a accueillie en 1988 et, dans ce cas, c'est plus un honneur pour l'Académie que pour elle.
Le premier livre d'elle, qui m'aura marqué durablement, aura été "
Pourquoi la Grèce ?" en 1992.
En tâchant de répondre à une question essentielle : pourquoi les textes des anciens grecs, après avoir traversé et enrichi la civilisation romaine, ont-ils fondé et influencé à ce point la culture et la civilisation européenne ? Mme de Romilly y répond : les Grecs antiques, à travers leur théâtre, leur poésie, leur philosophie, leurs sciences diverses ont toujours tendu vers l'Universel. Tournant le dos au contingent, ils ont voulu peindre ce qui parlerait aux hommes des millénaires à venir, quelle que soit leur civilisation.
On est bien loin de la "culture" d'aujourd'hui, entre art contemporain, art de rue et techno-parade.

Dans le jardin des mots, Jacqueline de Romilly fait oeuvre de conteuse. Mais elle n'est pas n'importe quelle conteuse. Elle a l'âme d'une gardienne de phare isolé sur un ilôt rocheux au coeur d'un ouragan. Aux bourrasques furieuses qui se déchaînent pour abattre la langue française et l'ensevelir à jamais dans un contagieux bouillon d'inculture, elle oppose son amour des mots. Contre l'obscurité qui menace les mots malades, elle brandit la lumière de la connaissance.

Comme un chef prépare de simples aliments pour les élaborer, par amour du beau et du bon, en mets rafinés qu'il veut faire aimer à ses clients, l'auteure veut nous faire partager son amour, sa passion de la langue et des mots. Elle veut nous en nourrir pour nous en (re)donner le goût.
C'est réussi, au-delà de toute espérance. Elle nous démontre aussi cette éternelle vérité que savaient depuis toujours nos ancêtres et que nous avons oubliée : un bon repas n'est pas plus cher qu'un mauvais, et les bénéfices sur la santé sont incomparables.

C'est ainsi que le livre commence : "
La langue que nous parlons, que nous avons apprise depuis notre enfance et qui se parle depuis des siècles, celle qui nous sert à nous exprimer dans notre vie de tous les jours, peut être plus ou moins bien portante. Si elle va mal, notre pensée, notre vie quotidienne en seront modifiées. Mais, inversement, il dépend de nous, il dépend de chacun de nous qu'elle aille mieux ou moins bien, car nous sommes tous porteurs de virus et la contagion est grande."


En quelques dizaines d'articles ciselés Jacqueline de Romilly se montre le meilleur avocat de la langue française. Elle n'est pas seule. Ils sont quelques uns, nos auteurs, à conduire une croisade contre la barbarisation de notre langue. Modeste croisade : ils n'ont pour armure que l'amour de la langue ! Citons par exemple la belle série d'ouvrages qu'Eric Orsenna avait ouverte avec "La grammaire est un chanson douce", suivie des "Chevaliers du subjonctif" et de "La révolte des accents".


Face à la jubilation populaire de la dernière palme d'or à Cannes "Entre les murs", face à la complicité de certains enseignants de français, tels ce grandiloquent François Bégaudeau, pour qui enseigner c'est se mettre au misérable niveau de ses élèves, pour qui transmettre la langue française peut se faire tout en ayant honte d'être français (« Moi non plus, je ne suis pas fier d'être français ! » réplique-t-il à un moment, acteur de son propre rôle !) eh bien face à tout cela, certains sont plutôt fiers de défendre une culture qui nous vient en ligne droite des anciens Grecs et des antiques Romains et qui avait fait du français la fleur du génie latin.

Ces trois livres d'Osenna, ce dernier ouvrage de Jacqueline de Romilly, les élèves devraient les lire dans leur scolarité. Ils comprendraient peut-être la possibilité qui leur est donnée grâce à la maîtrise de la langue française non seulement de "s'assimiler", de "s'intégrer", mais encore de s'inscrire dans une lignée qui remonte à Homère et à Sophocle.

Dans ce même premier article, p. 14 : "À notre insu, autour de nous, le chancre gagne. Et si c'est un peu obscur, tant mieux ! Cela fait savant et n'engage personne. Ainsi, quand on me dit qu'une jeunesse montre des sentiments positifs, faut-il comprendre qu'elle est favorable à telle ou telle idée ou bien que l'on peut se féliciter des sentiments qu'elle éprouve ? Le pédantisme est, en général, le paravent de l'ignorance ou de l'imprécision dans la pensée."

Mme de Romilly aurait-elle pensé à nos pédagogues de l'Ecole ? à nos ayatollahs du socio-constructivisme ? à nos incultes formateurs d'enseignants incapables et manipulés par des idéologies obscurantistes ? à nos Universitaires foucaldiens qui se gargarisent de phénoménologie et de philosophie analytique, sans rien comprendre à rien et sans rien transmettre à personne ?

Promenez-vous dans ce Jardin des mots, vous y découvrirez quelques essences en voie de disparitions, quelques accents désormais inaudibles.



Benoît Duteurtre, Le voyage en France


Solange et Monet, le Havre et les paquebots transatlantiques,
Le jardin à Sainte Adresse...


Classiques destins croisés, féconde confrontation d’un français blasé rêvant d’Amérique et d’un jeune américain idéalisant une France qui n’existe que dans ses fantasmes anachroniques, voilà ce qu’aurait pu se contenter d’être Le voyage en France. C’eut été déjà supérieur à quantité de romans que nous ménagent les rentrées littéraires année après année.

Ici, c’est bien mieux encore. C’est le roman véritable d’un bel écrivain qui, souhaitons-le, nous permettra d’étoffer nos bibliothèques de quelques textes précieux au fil des ans.


Le style, éminemment littéraire et léger, sert un humour mordant mais jamais grinçant. Evénements en cascades, péripéties, malentendus, troubles quiproquos, désirs et petites lâchetés font que rien ne se passe tout à fait comme prévu. La trame événementielle est donc passionnante à suivre, et l’ennui ne pointe jamais le bout de son nez. A aucun endroit vous n’aurez envie de finir la page en la balayant rapidement du regard pour retrouver le fil d’une histoire maladroitement interrompue. Duteurtre dose habilement la narration et le dialogue, tout en conservant une place de choix à la description, fait rare aujourd’hui où la plupart des romans ne sont que débordements poussifs et insipides d’états d’âme intérieurs. Oui, la description mérite encore sa place dans le roman. L’auteur le fait, et parfaitement.


Claude Monet a infusé en Benoît Duteurtre. La plume du second semble avoir trempé dans les couleurs du premier, et c’est une expérience plaisante de lire un texte qui semble écrit d'un pinceau impressionniste. Aussi, faut-il observer son texte avec le même recul qu’il met à l’écrire. Une touche ici, une ombre là. Un caresse légère lève le voile pudiquement posé sur un travers ridicule mais le repose aussitôt. Comme le Petit Poucet sème des cailloux derrière lui, les personnages du roman déposent des indices subtils qui conduisent en pointillés le lecteur d’un bout à l’autre de l’œuvre.


Car voilà l’autre force du roman : ses personnages secondaires. Autour des deux axes principaux que sont David l’américain décalé et le journaliste français coincé dans une vie qu’il aurait voulue plus brillante, quelques belles roues aux délicats rouages se mettent en mouvement dans un ordre parfois peu mécanique. Chacune de ces petites dents cherche sa place exacte mais n’y parvient pas vraiment, pas toujours, ou ne s’en satisfait pas. Et voilà le cours des vies orientées puis désorientées.

Comme chez tous les grands écrivains, le Bien n’est pas que du côté du Bien, ni le Mal du seul côté du Mal. C’était un grand souci d’Anatole France de montrer que « nous avons sur Terre le pire de l’Enfer et le meilleur du Paradis ». Repensons à Balzac et à l’humaine complexité de Gobseck qui le rend si attachant. Duteurtre mérite en cela aussi le nom d’écrivain.


Les personnages secondaires sont attachants parce qu’ils sont vrais, authentiquement humains, imprécis et multiples, aimantés au Nord mais tiraillés par l’envie d’aller vers le Sud. Pensons par exemple au personnage d’Arnaud, séminariste homosexualisant déchiré entre son désir profond et sa culpabilité permanente, et qui n’est pas sans rappeler certains personnages qu’on croise dans les Chroniques de San Francisco d’Armstead Maupin.


Et puis, Solange. Portrait bref et saisissant de Solange. Fulgurance de la vie et de la mort. Solange a hérité de la propriété dans laquelle Monet peignit Le jardin à Sainte-Adresse en 1867. Choc pour l’américain qui découvre le site archéologique de ses rêveries, banalité pour le français qui vient dans cette propriété depuis l’enfance. Tous deux, finalement, se retrouveront à New York, au Metropolitan Museum of Art de Central Park, pour admirer Le jardin à Sainte-Adresse qui les relie à jamais l’un à l’autre, par ces chaînes invisibles que seront à jamais la peinture de Monet et le souvenir de Solange.




dimanche 14 septembre 2008

OSEO : comment endetter les étudiants ?



OSEO :

comment endetter les étudiants ?



Dans la logique du trouble obsessionnel compulsif de l’idéologie dirigeante qui se résume à vouloir achever l’américanisation de notre société, on remarque une nouvelle extension du libéralisme absolu et dénué de toute moralité : permettre aux étudiants de s’endetter pour mener à bien leurs études supérieures. 15000€ à 4,5% sur 10 ans.

L’un des grands ordonnateurs du pillage de la classe moyenne et de l’aliénation économique de « la France d’en bas », spécialiste du surendettement des particuliers, via le crédit à la consommation, le crédit immobilier et les regroupements de crédits, CETELEM, ne pouvait pas manquer un rendez-vous si favorable à son actionnariat et se chargera de la besogne, avec l’objectif clairement avoué de fidéliser les clients (entendez : les victimes qui n’auront trouvé d’autres moyens que de tomber dans leur toile à l’âge de 18 ans. C’est ce que CETELEM appelle le « crédit responsable » : s’endetter bien, intelligemment, pour longtemps et chez eux plutôt qu’ailleurs).


Qu’est-ce qu’OSEO ?

La mission d’OSEO consiste à soutenir, au niveau du financement, de l’expertise et du conseil, la croissance et l’innovation des PME en France. OSEO est sous la tutelle Ministère de l'Economie, des Finances et de l'Emploi (C. Lagarde) et du Ministère de l'Enseignement supérieur et de la Recherche (V. Pécresse).


OSEO, désormais, depuis le lundi 8 septembre 2008, pourra financer les études supérieures de quelque 75% d’étudiants qui sont déjà obligés de travailler, de petits jobs en petits jobs, tout au long de leur cursus.


L’alibi :

L’accroche propagandiste est aisée : OSEO va permettre à des étudiants pauvres d’étudier, ce qu’ils n’auraient pas pu faire sinon (entendez : sans se surendetter à peine sortis du lycée).

CETELEM est en quelque sorte le Père Noël de l’étudiant pauvre et sortira de sa hotte la réussite sociale à venir… et elle a intérêt à venir car il va falloir rembourser « intérêt et principal. »


L’arnaque idéologique et financière :

Quand on sait que, désormais, pour décrocher le moindre petit poste ou concours, il faille détenir un Master ou un Master Pro (Bac + 5), que représentent 15000 € sur 5 ans (à condition de ne pas redoubler, ce qui s’avère surhumain quand on doit étudier tout en travaillant) ? Cela fait 3000€ par an, soit 250€ par mois.

On l’aura compris, toujours pas de quoi payer une chambre de bonne, si misérable et insalubre soit-elle, ni à Paris, ni en province.

Encore moins de quoi permettre à un étudiant brillant mais pauvre (il y en a peut-être encore malgré la mise à sac de l’enseignement public depuis 30 ans), d’envisager les grandes écoles de commerces ou autres nurseries de l’élite de demain (à titre d’exemple, les frais annuels de scolarité à HEC en Master1 et Master 2 sont de 12 300 euros pour les étudiants français et européens.)

Donc, tout demeure pour le mieux dans le meilleur des mondes : les fils à papa continueront à fréquenter les grandes écoles et monnayeront leurs études contre des salaires mirobolants, ce qui leur assurera vie luxueuse, villas, voitures de sports. Les fils du peuple pourront continuer à fantasmer 10 ans encore après le Bac, quelles que soient leur valeur intellectuelle, dans un ascenseur social en panne qui, dans le meilleur des cas les clouera à leur étage et qui, plus probablement encore grâce à cet endettement inespéré, leur fera dévaler les misérables entresols auxquels leurs parents avaient réussi à s’élever.

Ce n’est pas bien grave : leurs parents eux-mêmes s’étant endettés pour 40 ou 50 ans en bons soldats consommateurs vivant pour soutenir le modèle économique qui les aliène, et ne leur laissant pour tout héritage que des traites à régler, les « jeunes » diplômés –ou pas– mais déjà endettés n’auront d’autre solution que de laisser filer vers les banques le maigre patrimoine qui aurait pu constituer pour eux une première marche sociale.

Ainsi, la concentration de 90% du patrimoine national entre les mains d’1% de la population pourra-t-elle être largement accélérée.

On le sait bien, en matière de consommation et de crédit, l’arnaque idéologique (rappelons-nous la promesse du candidat Sarkozy d’ouvrir des crédits étudiants à taux 0…) n’est que le tchador de l’arnaque financière.

Ne doutons pas non plus de l’évidente réaction que les propriétaires de logements, les écoles privées, et tous ceux qui flairent déjà que, puisque les étudiants peuvent désormais s’endetter, il suffit d’augmenter les prix des loyers, des droits de scolarité, etc. pour y trouver un bénéfice immédiat. C’est ce que tout le monde ferait en toute logique à leur place, c’est donc ce qu’ils feront.

Enfin, réjouissons-nous ! N’est-il pas heureux de constater qu’au moment même où le système bancaire s’effondre et perd de l’argent comme jamais, nos usuriers institutionnels sachent rebondir et inventer de nouveaux produits bancaires propres à redonner espoir aux quelques actionnaires qui auront plongé la planète entière dans la récession et la misère grâce à la spéculation sur le surendettement.

Les naïfs auraient-ils cru un instant que la « subprime mortgage crisis », la crise des sub-primes allait être l’occasion de penser les limites d’un capitalisme libéral déréglé et immoral et de redéfinir de nouveaux contours théoriques pour un capitalisme durable ? C’est bien les naïfs, ça, de croire qu’un drame sert de leçon !

Après avoir fait main basse sur le maigrissime patrimoine qui reste encore aux classes moyennes ou pauvres, les financiers ont élus leur nouvelle cible : les 18-25 ans. Après avoir ruiné et dépouillé les parents, ruinons et dépouillons a priori les enfants ! Cible d’autant plus facile, tendre à pénétrer, que les parents, lessivés économiquement, psychologiquement conditionnés à la certitude de ne percevoir aucune retraite, non seulement ne pourront pas soutenir leurs enfants mais les encourageront plutôt à s’endetter et à s’enchaîner qu’à refuser ou se révolter. En effet, qu’attendre d’autre de ces parents post-soixanthuitards que de former pour leurs enfants le rêve d’un monde dans la droite ligne de celui qu’ils ont porté au pinacle à grands coups d’encensoirs idéologiques ? Rien. La jeunesse d’aujourd’hui n’a rien à attendre de ses parents que la mise en place des conditions de possibilités de sa prochaine mise en servage. C’est un autre joyau de l’héritage soixanthuitard.

Les couches d'endettement vont pouvoir se stratifier d’âge en âge et de générations en générations (seule solution possible pour faire durer un modèle économique qui ne repose que sur l’endettement). Ainsi, l’élève aura endetté l’étudiant qui aura endetté le jeune adulte qui aura endetté le père de famille qui aura endetté le retraité qui à la fin de sa vie laissera en héritage des dettes à ses descendants. Aujourd’hui, dans le droit des successions, il est encore possible, après inventaire, de refuser un héritage. Qu’à cela ne tienne : comptez sur nos usuriers pour changer la loi et rendre obligatoire par les descendants l’héritage des dettes contractées par les ascendants.

Nous attendrons avec impatience le prochain quinquennat pour que les lycéens, collégiens et écoliers se voient proposer la chance, l’opportunité unique de s’endetter pour avoir accès à l’indispensable culture (dont leurs parents ne sauraient les priver sans être frappés d’indignité et de maltraitance par la collectivité) qui leur permettra de réussir : consoles de salons et portables, jeux vidéos, mangas, abonnements illimités pour des sites de téléchargements.

« Choisis bien, mon chéri ! Tu as bien compris ce que le Monsieur de CETELEM t’a expliqué : même avec ton crédit sur 20 ans, tu ne peux pas t’acheter plus d’un jeu par semaine. Tu ne peux pas tout avoir. C’est ça, le crédit responsable ! Ne fais pas de caprice et sois raisonnable ! Tu as 8 ans, tu dois apprendre à t’endetter intelligemment. Pense à la chance que tu as ! Pense à tous ces petits enfants du Tiers Monde qui, eux, ne jouent pas à leur faim tous les jours ! »


L’abandon de l’Etat :

Autre point significatif de cette politique : le désinvestissement de l’Etat républicain dans la formation de son élite future.

Il appartenait jusqu’à présent à la République de dépister les talents du petit peuple à l’école, au collège, au lycée et de permettre à ces élèves intelligents, courageux et méritants d’étudier dignement, par un système d’aides, de bourses, d’internat, de soutiens divers.

La massification du baccalauréat et de l’accès à l’Université rend cela impossible (merci la gauche !). Tout élève inscrit en Petite Section de maternelle à 3 ans reçoit le Bac d’office avec mention, qu’il soit méritant ou fumiste. C’est le Pack-Education Nationale. Comment faire la différence désormais ? Comment savoir qui aider ? Comment la Nation peut-elle soutenir financièrement la réussite de ceux qui portent encore en eux la philosophie de l’effort, du mérité personnel et qui devraient véritablement bénéficier du soutien de la collectivité ?

Subventionner indifféremment par des bourses tous les bacheliers, les cancres illettrés qui vont parasiter en vain (mais pas sans dommages pour l’Enseignement supérieur) les amphithéâtres des Universités pendant des années, comme les étudiants de valeur, voilà qui est impossible. C’est un sacrifice collectif honorable pour une Nation d’aider ses étudiants brillants mais pauvres. Ce serait une injustice flagrante de condamner chacun à payer davantage d’impôts pour entretenir et flatter la paresse, l’incompétence, la veulerie de ces milliers de pseudos bacheliers qui s’affublent du nom d’étudiant grâce à une idéologie de l’usurpation.

Le nivellement par le bas, mis en place par la politique socialiste, la massification du collège unique et du Bac auront eu –entre autres conséquences désastreuses– de noyer les quelques bons élèves brillants et courageux dans le flot terne des incapables et des paresseux. Tous sont bacheliers et 80% ont des mentions. Lesquels sont brillants ?

L’élite en sommeil dans le peuple n’est donc plus identifiable, elle est indifférenciable, et c’est bien normal, puisque selon la machinerie dogmatique mise en place depuis 30 ans, tout se vaut, tout est pareil que tout, l’idée d’une hiérarchie des valeurs et des qualités est un symptôme nauséeux de fascisme.

Merci à la gauche, qui aime tant le peuple, d’avoir mélangé le bon grain et l’ivraie dans une pâte idéologique gluante et stérile dont rien d’autre ne sort que l’échec scolaire, l’analphabétisation et, maintenant, l’endettement de nos enfants à un âge où nous-mêmes, leurs parents, ne possédions même pas encore notre propre compte en banque !

Le capitalisme financier joue donc sur du velours grâce aux socialistes qui ont détruit systématiquement l’Ecole et sa profonde raison d’être : permettre l’intégration et l’ascension sociale par la connaissance et la maîtrise de savoirs véritables. Ils ont beau jeu aujourd’hui, les banquiers ! « Les bons étudiants, ceux qui savent ce qu’ils ont dans le ventre, ceux qui auraient pu être soutenus par la Nation si on savait encore qui ils sont, peuvent parier sur eux, sur leur réussite et s’endetter. »

C’est un pari. Mais, contrairement au pari de Pascal, si on se trompe, on risque gros : arriver à 28 ans, sans diplômes ou avec des diplômes difficiles à monnayer donc se trouver face au chômage ou à des emplois sous-qualifiés donc peu rémunérés par rapport aux espoirs de salaires entretenus au moment de la signature du crédit CETELEM… et donc le surendettement à 28 ans, sans revenus suffisants pour y faire face.

La gauche n’a qu’à se taire, elle a permis et organisé cela. Elle a mis les enfants les plus méritants du peuple (mais pas les siens) dans la position de vassalisation et de soumission face au capitalisme financier qui non seulement les décèle mais les ligote.

La gauche n’a qu’à se taire, d’ailleurs elle se tait.


L’atteinte portée aux filières classiques, littéraires, humanistes et culturelles.

Autre bénéfice, logique dans un monde productif : mettre en adéquation la formation et l’emploi. C’est l’un des axes majeurs de la politique actuelle de lutte contre le chômage, cela semble relever du bon sens donc on n’entend peu –voire pas– de critique à ce sujet. Là encore, c’est un pur axiome idéologique, fondamentalement néfaste.

Il serait trop long de démontrer ici que seule une véritable culture généraliste, humaniste et scientifique, permettrait au citoyen et au travailleur de demain de s’adapter sans cesse aux mutations permanentes de la société, c’est-à-dire de s’adapter à toujours plus de polyvalence. Ce n’est pas une formation initiale spécifique, en fonction des besoins du marché du travail qui permettra aux jeunes d’aujourd’hui de rebondir demain quand, leur diplôme en poche, ils se verront opposer un refus d’embauche parce qu’en 5 ans (le temps de leur formation) le marché aura évolué, n’aura plus besoin de leur qualification mais d’une autre toute technicité.

Néanmoins, quelles filières seront-elles massivement choisies par des étudiants qui auront dû s’endetter pour étudier et qui vont devoir bientôt rembourser ?

C’est évident : les filières qui offrent l’espoir d’une forte rémunération. Or celles-ci, nous l’avons vu, resterons réservées aux enfants de l’élite, grâce à la barrière protectionniste des frais de scolarité. Donc des filières de toute façon universitaires, qui dispenseront une formation comparable à celle d’aujourd’hui (restons optimistes), c’est-à-dire une formation low cost pour la France d’en bas, dans la droite ligne encore des supermarchés discount, des voitures low cost fabriquées en Europe de l’Est, des loisirs low cost.

Le désengagement de l’Etat, le processus de trahison à l’esprit républicain est si bien lancé, le fanatisme du modèle américain si bien justifié par la propagande que, soyons-en certains, après l’autonomie des Universités nous évoluerons vers leur privatisation progressive. Ainsi, les quelques Universités de sciences, de médecine ou de droit qui imposeront des frais de scolarité inévitablement élevés participeront à la sélection sociale et à l’endettement des étudiants qui se seront retournés vers elles dans l’espoir d’un avenir meilleur, dans le phantasme angoissé de sortir d’un tunnel qui se construira au fur et à mesure qu’ils progresseront en lui.

Parieriez-vous sur l’avenir des filières littéraires, artistiques, humanistes ? Croyez-vous que les investisseurs privés miseront quoi que ce soit sur la philosophie, l’histoire, la littérature, l’art ? Pourquoi le feraient-ils ? Pour permettre à la main-d’œuvre technicienne de demain d’acquérir les bases de la culture et de la pensée, donc la possibilité de réfléchir et de contester ? Croyez-vous que de jeunes esprits, si curieux soient-ils d’humanités (restons optimistes une fois encore) puissent même avoir encore le droit de se tourner vers ces savoirs plusieurs fois millénaires, que la tradition, les savants, les artistes, les écrivains, les penseurs, les maîtres ont réussi jusqu’à présent à nous transmettre ? Comment en serait-il ainsi dans un univers de compétitivité et de productivité ?


Conclusion :

Ici, l’on voit comment l’idéologie marxiste (au sens large, mettons-les tous dans le même sac : stalinistes, léninistes, trotskystes, lambertistes, situationnistes, constructivistes n’étant que des courants différents d’une même secte, les bras d’une seule pieuvre) qui a imprégné l’occident à partir de la fin de la seconde guerre mondiale et qui a connu son apothéose avec la génération 68 a en fait préparé le terrain d’un capitalisme financier prédateur et cynique, extrémiste et déréglé. Ce capitalisme-là, celui du « laissons faire le marché, il règlera mieux les problèmes que le politique ne saurait le faire », est le capitalisme effréné du XIXème siècle et dont le seul objectif est l’enrichissement absolu des quelques uns, de quelques dizaines de familles, au détriment de l’ensemble de la population d’un état.

La véritable culture, la véritable pensée, la véritable musique sont les ennemis à abattre pour permettre la réalisation d’un tel dessein. C’étaient aussi les ennemis des dictatures marxistes et maoïstes. Les propagandistes de l’actuelle dictature ont su se montrer efficaces comme sous aucune tyrannie précédente.

On n’a pas interdit le livre, on lui a substitué la bande dessinée, le manga.

On n’a pas interdit la littérature, on a médiatiquement promu le « tout le monde est écrivain dans le dégueulis permanent et complaisant d’un moi sans intérêt.»

On n’a pas interdit la philosophie, on a glorifié les sophistes et les enchemisés de Saint-Germain-des-Prés.

On n’a pas interdit l’art ni la peinture, ni la sculpture, on a acculturé la jeunesse à « l’art contemporain » dont l’Ecole des Beaux-Arts est devenu le temple.

On n’a pas interdit la musique, on a laissé le Rap devenir texte à étudier au Bac, le rappeur se substituer à Amadeus ou à Ludwig von, la variété et le son devenir la musique.

On n’a pas interdit le recueillement, seul propice à l’étude et à l’effort, on a proposé la festivité permanente, le ludique congénital, l’alcool, la pornographie, la drogue.

On n’a pas interdit le travail, on a développé l’assistanat et le RMI pendant des décennies.

On n’a pas interdit la difficulté et la volonté, on a permis de choisir la facilité et la lâcheté.

On n’a pas interdit l’humanité (les Humanités), on a chanté l’animalité (les Passions).

Non, on n’a rien interdit, puisqu’il était devenu « interdit d’interdire ». On a fait mieux qu’interdire, on a fait renaître La bête humaine.

La gauche a dit : « Quand j’entends parler de culture, je sors mon Jack Lang ! »

La gauche a dit : « Quand j’entends parler d’école et de savoir, je sors mon constructivisme et mon pédagogisme ! A mort le savoir élitiste et bourgeois ! Vive l’analphabétisation des masses ! A-t- besoin d’avoir lu Bossuet et Descartes pour aller se shooter dans une rave partie ou pour finir dans une partouze collective après une techno parade ? Soyons chébran ! »

La gauche a dit, et la droite libérale qui n’est pas dure d’oreille, bluffée par tant de bêtise, de crétinisme et de bassesse l’a laissé dire. « Chante beau merle ! Chante et picore tous les fruits que tu peux ! Mais les fruits mûrs ne tomberont pas loin de l’arbre et je suis adossée au tronc ! J’attends. J’ai le temps. Time is money. »

Et le temps socialiste a travaillé pour le temps libéral qui, maintenant, passe à la caisse.

Si c’était un mauvais film policier, on parlerait du gentil flic et du méchant flic, sachant pertinemment qu’ils sont identiques et tendent au même but. Mais voilà, ce n’est pas un polar. C’est notre monde, notre pays, notre vie, notre avenir, celui de nos enfants.

Edouard FELICI

mercredi 10 septembre 2008

Renaud Camus, La grande déculturation

Renaud Camus, La grande déculturation

Fayard, 2008


« Camus est un réac ! Camus est un raciste ! » Voilà ce qu’on entend, voilà ce qu’on lit dans les critiques ici ou là, dans les pages des journaux ou sur les blogs plus ou moins littéraires mais toujours très bienpensants.

Avant de condamner un écrivain si prolifique, j’ai pris le parti de le lire. Et me voilà terminant « La grande déculturation », son dernier ouvrage.

Pour l’avoir lu de près, j’assure qu’on n’y trouve rien de raciste au sens réel du terme. Ou alors, il est raciste au même titre qu’Alain Finkielkraut, c’est-à-dire qu’il pense en dehors des chemins battus par les vents de la pensée unique, désintellectualisés par le Roundup du politiquement correct, cryogénisés par l’idéal d’une prolétarisation massive de la classe bourgeoise, la seule qui porta jusqu’à présent la culture. Réac ? Alors au sens où Malraux définissait et défendait la culture. Raciste ? Facho ? Parce que c’est l’insulte flash des ignares décérébrés par l’idéologie populacière du Meilleur des monde.

Chez Wells, ou Orwell, Renaud Camus serait à abattre. Un terroriste. Il évoque pour le défendre un monde presque disparu, d’une Atlantide presque immergée : le Jurassic Park de la culture et de la pensée libre.

Tout d’abord, j’émets de profondes réserves sur le fait que ceux qui calomnient Renaud Camus l’aient effectivement lu.

C’est un drôle d’auteur Renaud Camus et sa prose peu facile d’accès (c’est une litote) décourage certainement un grand nombre de lecteurs possibles de ses œuvres, même parmi de grands « liseurs ». Non pas qu’il écrive mal, loin de là. Tout est précis et la syntaxe jamais bafouée. Pour lire Camus, il faut savoir lire, c’est un fait. Il faut s’accrocher parfois, ne pas hésiter à revenir quelques lignes plus haut, pour reprendre la phrase à son origine et en dégager le squelette puis l’argument, au-delà des multiples précisions, nuances, éclairages, mises en opposition ou en miroir, limitations ou extrapolations, ouvertures suggérées ou apories pointées.

Camus développe sa pensé féconde et profonde, éclairante et nuancée à la manière d’un penseur grec mais, là où l’on trouverait dix phrases chez Aristote, Camus n’en fait qu’une seule. Ceux qui se sont frotté à Aristote comprendront.

Renaud Camus accorde un excellent entretien à l’essayiste et journaliste Elisabeth Levy et donne une parfaite approche de La grande déculturation en deux pages :

http://www.causeur.fr/la-democratie-contre-la-culture,762

http://www.causeur.fr/la-democratie-contre-la-culture,762/2

A approfondir…

dimanche 7 septembre 2008

François Taillandier, Les parents lâcheurs



François Taillandier, Les parents lâcheurs

Editions du Rocher, 2001


"Nous avons laissé tomber nos enfants. Par inconscience, par lâcheté, par soumission, par égoïsme. Nous les surmédiatisons dès le premier âge, nous les bourrons de céréales et de fluor, nous les saturons de loisirs, nous leur offrons des baskets Nike, des consoles Sega, des connexions Internet et des téléphones portables ; nous les amenons chez l'orthophoniste à la première faute d'écriture, chez le psychothérapeute à la première crise de jalousie devant le petit frère ; nous assiégeons l'école, persuadés qu'elle ne fait jamais assez, ni assez bien. Et cependant je dis : nous les avons laissés tomber."


Le début de l’essai de François Taillandier donne le ton d’une analyse lucide et sans complaisance sur le rôle et la responsabilité des parents (que nous sommes tous… et l’auteur lui-même ne se met surtout pas hors de cause) dans le déclin de la civilisation pour ne pas dire dans son « dévissage ».


On pourrait croire encore à un écrit grognon et stérile, pleurant pour la énième fois le démembrement de la famille et l’atomisation des relations humaines, dénonçant l’abdication des parents et de l’Ecole, fustigeant le recul de la culture et la perte des repères, blâmant la confrontation de l’enfance à une sexualité sans retenue et falsifiée.


C’est tout cela à la fois et bien plus encore. Si l’auteur pousse un cri de colère, c’est autant un père qui s’inquiète qu’un intellectuel qui se révolte. Son approche n’est ni nostalgique ni culpabilisante.


Le « Rhinocéros », le « Mégamixeur », a étendu sa dictature mercantile et uniformisante sur toute la civilisation occidentale. Et ce père intelligent s’alarme : quel sort, quel avenir réserve-t-on à nos enfants ? Nos enfants que nous abandonnons en aveugles conciliants, en lâches parfaits, conscients des drames qui se joueront mais trop veules pour réagir et lutter.


Car l’originalité de ce texte réside en cela que, sans culpabiliser, montrant de quelle façon la dictature se sera calmement installée, établissant clairement la quasi impossibilité de résister pour les parents devant la pression sociale (marchande) normative, l’auteur met les parents face à leurs responsabilités : nous ne pourrons pas dire que nous ne savions pas !


Déculturation, jeux et univers virtuels, pornographie, tout contribue à enfermer nos enfants –donc notre civilisation à venir– dans un camp de concentration à domicile, une assignation à résider, à penser (ou plutôt à réagir), à consommer l’éphémère dans l’immédiateté et la vulgarité. Tout aura été fait de sorte que nous, les parents, nous nous laissions déposséder de nos enfants et du poids de l’éducation. Incapables de poser notre autorité parentale, le « Rhinocéros » se sera chargé de dresser nos enfants mais pour son profit direct et donc avec infiniment moins de bienveillance.


Tout aura été fait de sorte que nous, les parents, nous abandonnions nos enfants aux dogmes que nos chers « aïeux », les soixanthuitards ont édifié : plus d’interdit, plus de limite, plus de barrière, du sexe, de la jouissance. Le principe de plaisir et lui seul. Donc le culte absolu voué à l’égotisme sacré. Le culte absolu de l’immédiateté, du présent, de l’instant, si possible entre drogue et sexe.


Le pire des crimes contre la civilisation aura été commis par cette « génération 68 » : des siècles d’héritages jusqu’alors patiemment transmis et enrichis de générations en générations n’ont subitement plus trouvé preneurs. Une offre infinie mais plus de demande.

Or, cette génération 68 qui tient aujourd’hui le haut du pavé, qui tient les rênes des gouvernements, des entreprises, des administrations ne les tient que parce qu’elle reçut, elle, une excellente éducation, une éducation pré-soixanthuitarde fondée sur la culture, le savoir, la pensée libre et critique.

Et le crime fondamental de la génération 68 réside en ceci qu’elle priva délibérément et consciemment les générations suivantes de ce qui l’avait elle-même nourrie : le génie de la culture latine, l’amour et la connaissance d’une civilisation vieille de plus de 2000 ans.


J’espère qu’un jour la jeunesse, l’enfance d’aujourd’hui regardera la génération de ses parents (et parfois déjà grands parents) comme ils sont : de fieffés salopards qui auront bradé leur descendance aux marchands de tapis.


Oui, désormais, il n’est plus aussi évident que cela de définir le statut de parent. Géniteur, on sait encore. Parent… Et nous sommes tous concernés, sans exception. Tous nous regrettons que nos enfants ne lisent ni ne connaissent plus rien. Mais à quel enfant n’offre-t-on pas sa console, son ordinateur, ses écrans, ses mangas ? Tout est à l’avenant, et nous le savons.


Nous aurons été lâches, lâcheurs, si peu fiables. Nous nous sommes laissés aller à la facilité qu’on nous « offrait ». Mais tout a un prix…

Nous aurons été lâches, nous ne pourrons pas être hypocrites. Si un jour nos enfants nous demandent des comptes, nous ne pourrons pas dire : nous ne savions pas. Car nous savions. Nous savons.

Cette phrase de François Taillandier résume à elle seule cette pleine conscience de notre responsabilité à la fois individuelle et collective (p. 33) : « Nous ne sommes pas emportés par le fleuve : nous sommes l’eau. »

Nous avons lâché. Lâché prise. Abandonné nos enfants à un avenir qui vaut moins que notre propre passé.

La seule chose qui nous reste à faire, c’est de reprendre les rênes. Reprendre pied, reprendre la main, réaffirmer la prise sur les événements. Mais, pour reprendre le contrôle, il faut s’arracher au cyclone, ce qui veut dire accepter de se voir, de penser, de revenir sur nos pas et de redécouvrir les anciens sentiers abandonnés. Ce qui veut dire commencer à porter sur notre histoire récente et nos dérapages un regard d’une lucidité et d’une sévérité extrêmes.