dimanche 28 septembre 2008

Jacqueline de Romilly, Dans le jardin des mots.





Jacqueline de Romilly,
l'amour de la langue

Si vous voulez aimer Homère ou Pindare, si vous voulez connaître la définition véritable du mot "culture", il faut lire Jacqueline de Romilly. Première femme professeure au Collège de France, première femme membre de l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres, l'Académie Française l'a accueillie en 1988 et, dans ce cas, c'est plus un honneur pour l'Académie que pour elle.
Le premier livre d'elle, qui m'aura marqué durablement, aura été "
Pourquoi la Grèce ?" en 1992.
En tâchant de répondre à une question essentielle : pourquoi les textes des anciens grecs, après avoir traversé et enrichi la civilisation romaine, ont-ils fondé et influencé à ce point la culture et la civilisation européenne ? Mme de Romilly y répond : les Grecs antiques, à travers leur théâtre, leur poésie, leur philosophie, leurs sciences diverses ont toujours tendu vers l'Universel. Tournant le dos au contingent, ils ont voulu peindre ce qui parlerait aux hommes des millénaires à venir, quelle que soit leur civilisation.
On est bien loin de la "culture" d'aujourd'hui, entre art contemporain, art de rue et techno-parade.

Dans le jardin des mots, Jacqueline de Romilly fait oeuvre de conteuse. Mais elle n'est pas n'importe quelle conteuse. Elle a l'âme d'une gardienne de phare isolé sur un ilôt rocheux au coeur d'un ouragan. Aux bourrasques furieuses qui se déchaînent pour abattre la langue française et l'ensevelir à jamais dans un contagieux bouillon d'inculture, elle oppose son amour des mots. Contre l'obscurité qui menace les mots malades, elle brandit la lumière de la connaissance.

Comme un chef prépare de simples aliments pour les élaborer, par amour du beau et du bon, en mets rafinés qu'il veut faire aimer à ses clients, l'auteure veut nous faire partager son amour, sa passion de la langue et des mots. Elle veut nous en nourrir pour nous en (re)donner le goût.
C'est réussi, au-delà de toute espérance. Elle nous démontre aussi cette éternelle vérité que savaient depuis toujours nos ancêtres et que nous avons oubliée : un bon repas n'est pas plus cher qu'un mauvais, et les bénéfices sur la santé sont incomparables.

C'est ainsi que le livre commence : "
La langue que nous parlons, que nous avons apprise depuis notre enfance et qui se parle depuis des siècles, celle qui nous sert à nous exprimer dans notre vie de tous les jours, peut être plus ou moins bien portante. Si elle va mal, notre pensée, notre vie quotidienne en seront modifiées. Mais, inversement, il dépend de nous, il dépend de chacun de nous qu'elle aille mieux ou moins bien, car nous sommes tous porteurs de virus et la contagion est grande."


En quelques dizaines d'articles ciselés Jacqueline de Romilly se montre le meilleur avocat de la langue française. Elle n'est pas seule. Ils sont quelques uns, nos auteurs, à conduire une croisade contre la barbarisation de notre langue. Modeste croisade : ils n'ont pour armure que l'amour de la langue ! Citons par exemple la belle série d'ouvrages qu'Eric Orsenna avait ouverte avec "La grammaire est un chanson douce", suivie des "Chevaliers du subjonctif" et de "La révolte des accents".


Face à la jubilation populaire de la dernière palme d'or à Cannes "Entre les murs", face à la complicité de certains enseignants de français, tels ce grandiloquent François Bégaudeau, pour qui enseigner c'est se mettre au misérable niveau de ses élèves, pour qui transmettre la langue française peut se faire tout en ayant honte d'être français (« Moi non plus, je ne suis pas fier d'être français ! » réplique-t-il à un moment, acteur de son propre rôle !) eh bien face à tout cela, certains sont plutôt fiers de défendre une culture qui nous vient en ligne droite des anciens Grecs et des antiques Romains et qui avait fait du français la fleur du génie latin.

Ces trois livres d'Osenna, ce dernier ouvrage de Jacqueline de Romilly, les élèves devraient les lire dans leur scolarité. Ils comprendraient peut-être la possibilité qui leur est donnée grâce à la maîtrise de la langue française non seulement de "s'assimiler", de "s'intégrer", mais encore de s'inscrire dans une lignée qui remonte à Homère et à Sophocle.

Dans ce même premier article, p. 14 : "À notre insu, autour de nous, le chancre gagne. Et si c'est un peu obscur, tant mieux ! Cela fait savant et n'engage personne. Ainsi, quand on me dit qu'une jeunesse montre des sentiments positifs, faut-il comprendre qu'elle est favorable à telle ou telle idée ou bien que l'on peut se féliciter des sentiments qu'elle éprouve ? Le pédantisme est, en général, le paravent de l'ignorance ou de l'imprécision dans la pensée."

Mme de Romilly aurait-elle pensé à nos pédagogues de l'Ecole ? à nos ayatollahs du socio-constructivisme ? à nos incultes formateurs d'enseignants incapables et manipulés par des idéologies obscurantistes ? à nos Universitaires foucaldiens qui se gargarisent de phénoménologie et de philosophie analytique, sans rien comprendre à rien et sans rien transmettre à personne ?

Promenez-vous dans ce Jardin des mots, vous y découvrirez quelques essences en voie de disparitions, quelques accents désormais inaudibles.



Benoît Duteurtre, Le voyage en France


Solange et Monet, le Havre et les paquebots transatlantiques,
Le jardin à Sainte Adresse...


Classiques destins croisés, féconde confrontation d’un français blasé rêvant d’Amérique et d’un jeune américain idéalisant une France qui n’existe que dans ses fantasmes anachroniques, voilà ce qu’aurait pu se contenter d’être Le voyage en France. C’eut été déjà supérieur à quantité de romans que nous ménagent les rentrées littéraires année après année.

Ici, c’est bien mieux encore. C’est le roman véritable d’un bel écrivain qui, souhaitons-le, nous permettra d’étoffer nos bibliothèques de quelques textes précieux au fil des ans.


Le style, éminemment littéraire et léger, sert un humour mordant mais jamais grinçant. Evénements en cascades, péripéties, malentendus, troubles quiproquos, désirs et petites lâchetés font que rien ne se passe tout à fait comme prévu. La trame événementielle est donc passionnante à suivre, et l’ennui ne pointe jamais le bout de son nez. A aucun endroit vous n’aurez envie de finir la page en la balayant rapidement du regard pour retrouver le fil d’une histoire maladroitement interrompue. Duteurtre dose habilement la narration et le dialogue, tout en conservant une place de choix à la description, fait rare aujourd’hui où la plupart des romans ne sont que débordements poussifs et insipides d’états d’âme intérieurs. Oui, la description mérite encore sa place dans le roman. L’auteur le fait, et parfaitement.


Claude Monet a infusé en Benoît Duteurtre. La plume du second semble avoir trempé dans les couleurs du premier, et c’est une expérience plaisante de lire un texte qui semble écrit d'un pinceau impressionniste. Aussi, faut-il observer son texte avec le même recul qu’il met à l’écrire. Une touche ici, une ombre là. Un caresse légère lève le voile pudiquement posé sur un travers ridicule mais le repose aussitôt. Comme le Petit Poucet sème des cailloux derrière lui, les personnages du roman déposent des indices subtils qui conduisent en pointillés le lecteur d’un bout à l’autre de l’œuvre.


Car voilà l’autre force du roman : ses personnages secondaires. Autour des deux axes principaux que sont David l’américain décalé et le journaliste français coincé dans une vie qu’il aurait voulue plus brillante, quelques belles roues aux délicats rouages se mettent en mouvement dans un ordre parfois peu mécanique. Chacune de ces petites dents cherche sa place exacte mais n’y parvient pas vraiment, pas toujours, ou ne s’en satisfait pas. Et voilà le cours des vies orientées puis désorientées.

Comme chez tous les grands écrivains, le Bien n’est pas que du côté du Bien, ni le Mal du seul côté du Mal. C’était un grand souci d’Anatole France de montrer que « nous avons sur Terre le pire de l’Enfer et le meilleur du Paradis ». Repensons à Balzac et à l’humaine complexité de Gobseck qui le rend si attachant. Duteurtre mérite en cela aussi le nom d’écrivain.


Les personnages secondaires sont attachants parce qu’ils sont vrais, authentiquement humains, imprécis et multiples, aimantés au Nord mais tiraillés par l’envie d’aller vers le Sud. Pensons par exemple au personnage d’Arnaud, séminariste homosexualisant déchiré entre son désir profond et sa culpabilité permanente, et qui n’est pas sans rappeler certains personnages qu’on croise dans les Chroniques de San Francisco d’Armstead Maupin.


Et puis, Solange. Portrait bref et saisissant de Solange. Fulgurance de la vie et de la mort. Solange a hérité de la propriété dans laquelle Monet peignit Le jardin à Sainte-Adresse en 1867. Choc pour l’américain qui découvre le site archéologique de ses rêveries, banalité pour le français qui vient dans cette propriété depuis l’enfance. Tous deux, finalement, se retrouveront à New York, au Metropolitan Museum of Art de Central Park, pour admirer Le jardin à Sainte-Adresse qui les relie à jamais l’un à l’autre, par ces chaînes invisibles que seront à jamais la peinture de Monet et le souvenir de Solange.




mercredi 10 septembre 2008

Renaud Camus, La grande déculturation

Renaud Camus, La grande déculturation

Fayard, 2008


« Camus est un réac ! Camus est un raciste ! » Voilà ce qu’on entend, voilà ce qu’on lit dans les critiques ici ou là, dans les pages des journaux ou sur les blogs plus ou moins littéraires mais toujours très bienpensants.

Avant de condamner un écrivain si prolifique, j’ai pris le parti de le lire. Et me voilà terminant « La grande déculturation », son dernier ouvrage.

Pour l’avoir lu de près, j’assure qu’on n’y trouve rien de raciste au sens réel du terme. Ou alors, il est raciste au même titre qu’Alain Finkielkraut, c’est-à-dire qu’il pense en dehors des chemins battus par les vents de la pensée unique, désintellectualisés par le Roundup du politiquement correct, cryogénisés par l’idéal d’une prolétarisation massive de la classe bourgeoise, la seule qui porta jusqu’à présent la culture. Réac ? Alors au sens où Malraux définissait et défendait la culture. Raciste ? Facho ? Parce que c’est l’insulte flash des ignares décérébrés par l’idéologie populacière du Meilleur des monde.

Chez Wells, ou Orwell, Renaud Camus serait à abattre. Un terroriste. Il évoque pour le défendre un monde presque disparu, d’une Atlantide presque immergée : le Jurassic Park de la culture et de la pensée libre.

Tout d’abord, j’émets de profondes réserves sur le fait que ceux qui calomnient Renaud Camus l’aient effectivement lu.

C’est un drôle d’auteur Renaud Camus et sa prose peu facile d’accès (c’est une litote) décourage certainement un grand nombre de lecteurs possibles de ses œuvres, même parmi de grands « liseurs ». Non pas qu’il écrive mal, loin de là. Tout est précis et la syntaxe jamais bafouée. Pour lire Camus, il faut savoir lire, c’est un fait. Il faut s’accrocher parfois, ne pas hésiter à revenir quelques lignes plus haut, pour reprendre la phrase à son origine et en dégager le squelette puis l’argument, au-delà des multiples précisions, nuances, éclairages, mises en opposition ou en miroir, limitations ou extrapolations, ouvertures suggérées ou apories pointées.

Camus développe sa pensé féconde et profonde, éclairante et nuancée à la manière d’un penseur grec mais, là où l’on trouverait dix phrases chez Aristote, Camus n’en fait qu’une seule. Ceux qui se sont frotté à Aristote comprendront.

Renaud Camus accorde un excellent entretien à l’essayiste et journaliste Elisabeth Levy et donne une parfaite approche de La grande déculturation en deux pages :

http://www.causeur.fr/la-democratie-contre-la-culture,762

http://www.causeur.fr/la-democratie-contre-la-culture,762/2

A approfondir…

dimanche 7 septembre 2008

François Taillandier, Les parents lâcheurs



François Taillandier, Les parents lâcheurs

Editions du Rocher, 2001


"Nous avons laissé tomber nos enfants. Par inconscience, par lâcheté, par soumission, par égoïsme. Nous les surmédiatisons dès le premier âge, nous les bourrons de céréales et de fluor, nous les saturons de loisirs, nous leur offrons des baskets Nike, des consoles Sega, des connexions Internet et des téléphones portables ; nous les amenons chez l'orthophoniste à la première faute d'écriture, chez le psychothérapeute à la première crise de jalousie devant le petit frère ; nous assiégeons l'école, persuadés qu'elle ne fait jamais assez, ni assez bien. Et cependant je dis : nous les avons laissés tomber."


Le début de l’essai de François Taillandier donne le ton d’une analyse lucide et sans complaisance sur le rôle et la responsabilité des parents (que nous sommes tous… et l’auteur lui-même ne se met surtout pas hors de cause) dans le déclin de la civilisation pour ne pas dire dans son « dévissage ».


On pourrait croire encore à un écrit grognon et stérile, pleurant pour la énième fois le démembrement de la famille et l’atomisation des relations humaines, dénonçant l’abdication des parents et de l’Ecole, fustigeant le recul de la culture et la perte des repères, blâmant la confrontation de l’enfance à une sexualité sans retenue et falsifiée.


C’est tout cela à la fois et bien plus encore. Si l’auteur pousse un cri de colère, c’est autant un père qui s’inquiète qu’un intellectuel qui se révolte. Son approche n’est ni nostalgique ni culpabilisante.


Le « Rhinocéros », le « Mégamixeur », a étendu sa dictature mercantile et uniformisante sur toute la civilisation occidentale. Et ce père intelligent s’alarme : quel sort, quel avenir réserve-t-on à nos enfants ? Nos enfants que nous abandonnons en aveugles conciliants, en lâches parfaits, conscients des drames qui se joueront mais trop veules pour réagir et lutter.


Car l’originalité de ce texte réside en cela que, sans culpabiliser, montrant de quelle façon la dictature se sera calmement installée, établissant clairement la quasi impossibilité de résister pour les parents devant la pression sociale (marchande) normative, l’auteur met les parents face à leurs responsabilités : nous ne pourrons pas dire que nous ne savions pas !


Déculturation, jeux et univers virtuels, pornographie, tout contribue à enfermer nos enfants –donc notre civilisation à venir– dans un camp de concentration à domicile, une assignation à résider, à penser (ou plutôt à réagir), à consommer l’éphémère dans l’immédiateté et la vulgarité. Tout aura été fait de sorte que nous, les parents, nous nous laissions déposséder de nos enfants et du poids de l’éducation. Incapables de poser notre autorité parentale, le « Rhinocéros » se sera chargé de dresser nos enfants mais pour son profit direct et donc avec infiniment moins de bienveillance.


Tout aura été fait de sorte que nous, les parents, nous abandonnions nos enfants aux dogmes que nos chers « aïeux », les soixanthuitards ont édifié : plus d’interdit, plus de limite, plus de barrière, du sexe, de la jouissance. Le principe de plaisir et lui seul. Donc le culte absolu voué à l’égotisme sacré. Le culte absolu de l’immédiateté, du présent, de l’instant, si possible entre drogue et sexe.


Le pire des crimes contre la civilisation aura été commis par cette « génération 68 » : des siècles d’héritages jusqu’alors patiemment transmis et enrichis de générations en générations n’ont subitement plus trouvé preneurs. Une offre infinie mais plus de demande.

Or, cette génération 68 qui tient aujourd’hui le haut du pavé, qui tient les rênes des gouvernements, des entreprises, des administrations ne les tient que parce qu’elle reçut, elle, une excellente éducation, une éducation pré-soixanthuitarde fondée sur la culture, le savoir, la pensée libre et critique.

Et le crime fondamental de la génération 68 réside en ceci qu’elle priva délibérément et consciemment les générations suivantes de ce qui l’avait elle-même nourrie : le génie de la culture latine, l’amour et la connaissance d’une civilisation vieille de plus de 2000 ans.


J’espère qu’un jour la jeunesse, l’enfance d’aujourd’hui regardera la génération de ses parents (et parfois déjà grands parents) comme ils sont : de fieffés salopards qui auront bradé leur descendance aux marchands de tapis.


Oui, désormais, il n’est plus aussi évident que cela de définir le statut de parent. Géniteur, on sait encore. Parent… Et nous sommes tous concernés, sans exception. Tous nous regrettons que nos enfants ne lisent ni ne connaissent plus rien. Mais à quel enfant n’offre-t-on pas sa console, son ordinateur, ses écrans, ses mangas ? Tout est à l’avenant, et nous le savons.


Nous aurons été lâches, lâcheurs, si peu fiables. Nous nous sommes laissés aller à la facilité qu’on nous « offrait ». Mais tout a un prix…

Nous aurons été lâches, nous ne pourrons pas être hypocrites. Si un jour nos enfants nous demandent des comptes, nous ne pourrons pas dire : nous ne savions pas. Car nous savions. Nous savons.

Cette phrase de François Taillandier résume à elle seule cette pleine conscience de notre responsabilité à la fois individuelle et collective (p. 33) : « Nous ne sommes pas emportés par le fleuve : nous sommes l’eau. »

Nous avons lâché. Lâché prise. Abandonné nos enfants à un avenir qui vaut moins que notre propre passé.

La seule chose qui nous reste à faire, c’est de reprendre les rênes. Reprendre pied, reprendre la main, réaffirmer la prise sur les événements. Mais, pour reprendre le contrôle, il faut s’arracher au cyclone, ce qui veut dire accepter de se voir, de penser, de revenir sur nos pas et de redécouvrir les anciens sentiers abandonnés. Ce qui veut dire commencer à porter sur notre histoire récente et nos dérapages un regard d’une lucidité et d’une sévérité extrêmes.

lundi 11 août 2008

Benoît Duteurtre, Les malentendus


Les malentendus
Ou

Quand bienpenser
n’empêche pas de dire blanc et de vivre noir


Benoît Duteurtre, Les malentendus, NRF Gallimard, 1999


Benoît Duteurtre, roman après roman, nouvelle après nouvelle, établit progressivement, par touches successives et douces, à la manière de Impressionnistes, un portrait de la France de la fin du XXème siècle et du début du XXIème. On a déjà quelques belles scènes d’une œuvre qui pourrait s’appeler La Bouffonnerie Humaine.

De nouveau, avec son ironie légère et amusée, il évoque les impostures des bonnes pensées qui ont colonisé le cerveau complaisant de ce petit monde majoritairement écrasant, qui a bonne conscience, parce qu’il pense bien, parce qu’il dit bien ce qu’il pense bien et qui s’endort bien, le soir, sur un oreiller frais gonflé de bonnes pensées toutes faites et prêtes à être assénées au premier « fachô » qu’ils croiseront le lendemain.

Si l’on a compris et aimé l’effort de critique sociale d’Emile Zola, si l’on est attentif à l’entreprise critique et sociologique de Michel Houellebecq, on goûtera les textes de Duteurtre.

Mais ce n’est pas du Houellebecq, loin de là. N’attendons rien de dur, rien de théorisé ni de prophétisé dans Les malentendus. Tout est léger, posé là, comme une farandole de desserts sur un buffet à volonté. Couleurs harmonieuses, odeurs délicates, musique d’ambiance étudiée. Le style est parfait. Je ne vois pas ce qui empêcherait un jour à Benoît Duteurtre de postuler à l’Académie.

Les niais pétris de pensées creuses et de bons sentiments jamais éprouvés sur le fil de la raison ni jamais confrontés à la prosaïque réalité, pourraient avoir envie de bientôt refermer ce roman. Attention, snobs de droite et de gauche, vos vaines et hypocrites postures vous sauteront vite au visage, si vous passez le pont ! Franchir un Rubicon demeure risqué.

La première partie du roman installe ces personnages confits de tics idéologiques et de tocs langagiers. Un jeune gauchiste d’excellente famille, champion du droit des immigrés, une jeune et sexy chef d’entreprise de droite la anti-immigration, des beurs shootés, dealers et racketteurs, des sans papiers, un gay handicapé. Un Paris rive droite, un Paris rive gauche. La misère affective et la misère sociale se retrouvent encore pour fonder la prostitution sur l’air, presque correct, d’un service rémunéré rendu à une nation en décadence.

La seconde partie, déclenchée par le ressort classique des histoires de lit et de cocufiage donne à cette satire un air de boulevard mais sans aucune vulgarité.

On pourrait y voir encore bien des détails sur la dévirilisation du parc national des mâles français, qui, incapables de satisfaire la jeune chef d’entreprise « fachô » mais dynamique finit par entretenir un marocain clandestin et prostitué, débordante de reconnaissance envers celui qui la remet à sa place de femme comblée sous un homme viril. La jeune patronne de droite, anti-arabes devient ainsi la souteneuse d’un marocain sans papier, à qui elle permet de continuer sa double vie sexuelle et sociale et s’encanaille avec des fumeurs de joints.

Le jeune gauchiste bon teint se voit catalogué comme « fachô » par ses petits copains de Sciences-Po pour lesquels il devient la nouvelle cible, corrompue et corruptrice, à abattre.

Mesdames et Messieurs, rien ne va plus, les jeux sont faits, à la table des bienpensants…

vendredi 8 août 2008

Benoît Duteurtre, Service après vente


Benoît Duteurtre nous invite ici à voir l’homme sous l’angle de l'allégorie de la caverne revue et corrigée par la modernité. L’homme est (s’est ?) perdu au fond de l’antre numérique. Le nouveau feu ? La technologie venue « changer notre vie ». Les ombres sur les parois ? Nos nouvelles illusions : se croire libre de toute décision dans l’univers électronique qu’on dominerait et qui serait au service des hommes ; se penser relié à tout, en tout temps et en tout lieu au cœur d’une sorte de réseau fraternel et universel.

Les mécanismes sont bien dénoncés, dans ce texte où l’on flirte avec les théories de l’absurde d’un Camus ou d’un Ionesco : l’industrie numérique berce les consommateurs en leur faisant croire qu’ils sont des « clients privilégiés », elle les endort en leur offrant des cartes, des points fidélité, des cadeaux, des promotions, des voyages.

Au bout, il n’y a qu’une nouvelle forme de dictature, où les individus sont universellement uniformisés : du chef d’entreprise au pseudo adolescent rebelle, en passant par la « racaille » des banlieues et le curé en soutane. Quels que soient leur look, leur discours, tous, au-delà des signes tribaux qu’ils affichent portent les mêmes fers d’un esclavage bien réel, dont le maître absolu est l’industrie numérique, dont le fouet est la consommation dératée vers le toujours plus, le toujours mieux.

Disons-le, les victimes sont plutôt consentantes. Si on saisit bien leur ridicule, on ne peut guère les plaindre de leur aliénation progressive mais totale. Il aurait fallu ne pas abandonner l’esprit critique, mais ç’aurait été rechercher l’effort dans un monde où l’on veut nous faire croire que tout doit être toujours plus léger, plus rapide, plus insouciant.

La machine s’enraye-t-elle ? Commenceriez-vous à douter d’elle ? A refuser de payer ce qu’on vous impose sans que vous l’ayez demandé ? Vous voilà coupable d’hérésie ! Pour le moins, vous êtes prié de culpabiliser ─car la culpabilisation restera toujours le grand ressort de la manipulation des masses. Comment ? Seriez-vous de ces fous hagards et sans ambition, destinés à flotter sur une barque velléitaire au gré des flots fétides du doute ? Vous avez le choix : la rive du passéisme (mais vous êtes ringard, crucifié, mort, fini) ou celle du futurisme (et vous êtes un mec bien, dynamique, vivant, ambitieux, qui a encore un avenir).

Alors, dans un monde devenu un entonnoir, il faut choisir son camp. Résistez-vous, que vous voilà étiqueté paumé, « déclassé, rebut d’humanité », raillé par « un monde absolument moderne ». Résister, ça a un prix. Regagner le rang, c’est le confort assuré de l’uniformité.

Pour ce qui est du style, on retrouve le Duteurtre de Drôle de temps, mais avec une écriture peut-être plus rapide, un peu moins travaillée. Le dernier chapitre est faible et mériterait d’être refait. Si les idées qu’il amène sont utiles pour finir le roman (le point de vue contradictoire de l’industrie est donné, style « droit de réponse »), elles sont très vite et trop brutalement posées. On pourrait croire qu’il fallait très vite finir avant l’impression, quitte à bâcler un peu.

jeudi 7 août 2008

Honoré de Balzac, Gobseck

Ecrire sur Balzac sans avoir passé dix ans à le lire exclusivement, et dix autres années à consulter les commentateurs, semble dérisoire, présomptueux et vain. Que n’aurait-on pas déjà dit et publié sur lui ? Aussi, me
contenterai-je de donner un éclairage tout personnel et bref de ce court roman qui n’est pas le plus connu de La Comédie humaine.

Deux choses m’ont paru essentielles dans ce texte : le personnage complexe, riche et infiniment attachant de « papa Gobseck » et l’impression de retrouver un condensé d’univers entier en seul et bref roman.

Pour ces deux raisons immédiates, l’une purement affective l’autre purement littéraire, on a l’intuition d’un chef-d’œuvre.

Cher Papa Gobseck :

Gobseck, n’est pas l’Harpagon de Molière. L’avare est sous le joug de l’or qui le domine. On pourrait dire qu’il est dans un rapport d’idolâtrie, de servitude et de passivité face à la richesse. Papa Gobseck, lui, fait circuler l’argent dont il est maître absolu. L’avare possède matériellement l’or dont il jouit du contact. L’essentiel de la fortune de Papa Gobseck est faite de reconnaissances de dettes, de lettres de change, de titres, de papiers. Ses biens, que l’on suppose immenses s’avèrent plus immatériels que matériels. Il y a donc chez lui un aspect, une vision absolument moderne de la finance. C’est le personnage type du spéculateur, du capitaliste financier dirait-on aujourd’hui, mais avant l’heure. C’est l’homme qui entre « comme associé par anticipation dans les entreprises et les spéculations lucratives. »

Papa Gobseck est un usurier. Il a la face jaunâtre et vit chichement. Cliché encore courant en 1830 du juif usurier hollandais, né à Anvers (voir Montesquieu, De l’esprit des Lois, Livre 21, Chapitre 21 qui rappelle comment les juifs ont inventé la lettre de change pour se protéger des persécutions, mais aussi Shakespeare qui, quelque trois cents ans plus tôt, mettait déjà l’usurier juif en scène sous les traits de Shylock dans Le marchand de Venise).

Papa Gobseck réunit déjà la figure traditionnelle de l’usurier juif et celle moderne du spéculateur. En découvrira, en effet, que son personnage n’a rien de stéréotypé et que, loin de nuire avec son argent, il se montre un conseil éclairé, un ami fiable, un cœur généreux.

C’est ce qui le rend attachant et humain, ce fin observateur dont la science des hommes est si grande qu’il peut prédire des années à l’avance, avec l’exactitude de la loi, l’avenir financier des plus fortunés qui finiront par venir lui manger au creux de la main. Ce n’est pas un voyant mais un scientifique. Il ne voit pas l’avenir, il le calcule.

Il pourrait jouir de sa supériorité froidement, hautainement. Au lieu de cela, il va finalement organiser un jardin à la française au cœur d’une jungle impitoyable. Tous les pouvoirs sont entre ses mains : la ruse, la filouterie, la patience, le courage physique, le goût du risque. Il sait écouter et se taire, et quand il parle ses paroles sont toiles d’araignée. Il ment pour piéger les arrogants mais n’est dupe d’aucun mensonge qu’on lui fait, d’aucun piège qu’on pourrait lui tendre. Il aide un ami mais en le libérant a priori de tout sentiment de reconnaissance qui empoisonnerait leur amitié.

Papa Gobseck est un sage, et un homme fragile qui connaît les troubles des hommes, leurs souffrances et leurs joies. Grâce à lui, Derville devient un brillant avoué et se mariera avec Fanny (saine fille que lui aura si bien décrit Papa Gobseck que le jeune homme en tombera aussitôt amoureux.) Il préserve la fortune familiale du feu comte de Restaud, contre la mère et son amant pervers, pour la rendre au jeune héritier. Il rend ainsi possible l’avenir du jeune comte dans la haute société.

A-t-on vu avare restituer une fortune ? Bien plus : il utilise sa fortune pour redresser les torts causés à des innocents et cela (ce qui donne toute la valeur à sa conduite) sur le fond d’une vision extrêmement lucide et jamais mièvre de l’homme.

Par sa richesse et ses quelques limites (connues, contrôlés et dépassées), par son humanité et sa moralité (qui vaut plus qu’une simple probité sociale), par son exigence intérieure, Papa Gobseck est un personnage magnifique qu’on se prend à aimer et qu’on espère aussitôt retrouver dans un nouveau roman.

Un Univers condensé :

Microcosme ramassé sur lui-même, Gobseck donne l’impression, à le lire, d’être l’instant 0 du Big Bang. Là, tout est disponible, réuni, en puissance, en énergie, en matière, en possibilité de liaisons, en thèmes, pour la Création. Le Créateur semble sur le point de livrer cet univers absolument dense à l’expansion. Le rêve de tout astrophysicien, assister au Big Bang, est possible pour l’amoureux de littérature qui peut assister à la naissante d’un nouvel univers.

La moitié d’un thème de Gobseck suffirait à nourrir des romans entiers. Des thèmes, il y en a tant au fil des pages… et en si peu de pages. On y voit une montre suisse qui fait entrer en infiniment peu de place une multitude de rouages aux dents ajustées au micron. On assiste au manège parfait de tous les milieux : du peuple humble à la plus haute aristocratie ; de tous les comportements : de la stricte moralité qui permet l’élévation à la dépravation des mœurs qui conduit à l’effondrement ; de toutes les vertus et de tous les vices : de la naïve pureté de Fanny à l’ignoble et froid cynisme de Maxime de Trailles ou bien de l’amour filial d’un père à la pire perversité d’une mère. Manège parfait et intemporel, donc, qui tourne autour de l’axe immuable de l’argent.

Et j’allais oublier cette peinture du mariage bourgeois, où l’épouse laisse agoniser son mari sans lui porter le moindre secours pour, à l’instant même de la mort, fouiller les tiroirs et renverser les meubles du défunt en quête d’argent !

Finalement, s’il fait penser au roman absolu, peut-être est-ce parce que Gobseck est un récit primitif, fondateur comme l’on dit aujourd’hui. Le travail de l’écrivain, sa maîtrise se sent partout, dans la succession des récits de Derville et de Gobseck, dans le jeu sur la temporalité qui est modifiée par des phases brèves et transitoires de narration externe typiquement romanesques… si bien qu’on imagine déjà en lisant le roman la pièce de théâtre ou le scénario qu’on pourrait en tirer.